CAMP DE MASSEUBE - 24 MARS 1943 - 21 AOUT 1943 - CINQ MOIS – 

Extrait des Mémoires de Roger Misrahi, avec son amicale autorisation.

Après quelques mois de cette vie concentrationnaire, on nous déménage à quelques dizaines de kilomètres de là, au camp de MASSEUBE (Gers). Ce nouveau camp nous semble soumis à moins de contraintes, en surveillance. Il est situé près de la petite ville.
Ma soeur et moi sommes autorisés à sortir du camp pour nous rendre à l'école proche d'une centaine de mètres. Il me semble que ce camp est occupé essentiellement par des femmes âgées, dont ma grand-mère et nous sommes les deux seuls enfants.
Il est entouré d'un grillage et ne possède qu'une seule sortie surveillée, cela représente pour nous, enfants, une semi-liberté. La nourriture y est un peu juste. Rien n'est prévu pour les enfants et la faim commence à se faire sentir, nous avions tous, au début, un creux à l'estomac. Le pain est rationné en trois tranches, le matin, à midi et le soir mais nous n'arrivons pas à dormir, torturés par cette faim lancinante. J'ai 13 ans « Maman, je ne peux pas dormir, j'ai faim »...eh! bien mange la moitié de l'une de tes tranches de pain, prévue pour demain matin. Après ce sage conseil, je me suis endormi, le lendemain matin je mange l'autre moitié et ...j'ai faim.
Nous faisons la queue pour tout, se laver, aller aux toilettes, aux repas et c'est la première fois que je vois avec effroi, une personne devant moi, couverte de poux.... Horreur! J'en attrape aussi. Ça grouille de poux, au camp de MASSEUBE.
Ma soeur et moi sommes restés dans le dortoir auprès de nos grand-mère et mère, nous dormions auprès d'elles, malgré les véhémentes protestations des vieilles femmes occupant cet immense dortoir. Bien que de petite taille, elles étaient choquées dans leur pudeur de la présence d'un garçonnet de 13 ans.
De mon côté, je n'étais pas ravi d'avoir assisté aux ablutions de ces dames aux seins ramollis et pendants, images implacables d'une vieillesse que je voyais pour la première fois, l'effet de surprise passé, je m'y habituais et n'y faisais plus attention.
Ma mère avait écrit à son cousin BABANI de Nice et celui-ci nous avait fait parvenir un colis de nourriture. Ce fut un vrai régal au souvenir inoubliable qui nous réconforta quelques temps. Il contenait des produits précieux : vache qui rit, deux boîtes de lait concentré sucré, des boites de sardines portugaises et du Halva, pâtisserie orientale si délicieuse. Lorsque l'on a faim, comme c'était notre cas, cela vous marque pour la vie.
Comme je le disais précédemment, nous allions, ma soeur Suzanne et moi, à l'école en dehors du camp de MASSEUBE. Le maître d'école qui n'ignorait pas nos conditions de vie difficiles, nos privations alimentaires, avait la gentillesse et la bonté de mettre dans nos cartables différents légumes et surtout des pommes de terre cultivées dans le jardin par les élèves et instituteurs. Je suis allé revoir l'emplacement de ce camp, accompagné de ma femme Paulette. Je suis entré dans cette école de MASSEUBE bavarder avec celui qui semblait être le concierge et reconstituer en ma mémoire, des souvenirs de mon passé.
Les parents d'un camarade habitaient en face de l'entrée du camp, ceux-là même, dont j'ai déjà parlé, si charitables qui nous préparaient deux grosses tranches de pain avec un morceau de charcuterie et nous ne savions de quelle manière les remercier, de si braves gens, encore merci à titre posthume car nous ne les avons pas retrouvés.
Nous n'étions pas soumis à une fouille du service de garde lorsque nous revenions de l'école et nous profitions, parents, voisins de cette aubaine. C'était un véritable réconfort apporté par ces gens que l'on a appelés des Justes.
Un jour, aux envions de la fin août 1943, on nous fait savoir que par mesure de clémence, les personnes âgées, accompagnées de leur famille, allaient partir vers d'autres lieux, meilleurs paraît-il. N'ayant pas le choix, nous nous sommes dits « à-Dieu-vat  ». A la gare, on nous fait monter dans des wagons à compartiments et le voyage commence sans que nous ayons une idée de la destination, peut-être funeste.
Notre convoi croisait en cours de route, des trains à vapeur transportant matériel et militaires, des soldats allemands, ces trains aux wagons destinés au transport des bestiaux, étaient remplis, nous l'avons appris plus tard, de déportés qui étaient convoyés sans eau ni nourriture vers les camps de la mort.
En comparaison, nous avions de la chance dans notre confort de voyage malgré l'incertitude de la destination.