Le personnel de garde

La découverte d'une vague de démissions et de licenciements portant sur près d'un tiers du personnel du camp nous a incités à pousser la recherche pour savoir quels en étaient les motifs. Nous n'avons trouvé aucune trace de critique de l'internement, ni d'états d'âme devant le drame qui se déroulait au vu et au su de tout le monde. Voici les résultats de cette recherche qui apporte quelques éclairages sur la vie du camp.

Le « camp » de Masseube a été confié à la direction de trois Chefs de camp successifs, de son installation à la remise au Service Social des Etrangers au 1er juillet 1943. Le premier, André Aulanier, venait de Gurs et semble n’avoir été qu’un Chef de camp provisoire. Sa promotion est datée du 1er avril seulement et il a été rapidement remplacé, le 8 du même mois, par Louis Royer, un colonel, qui venait du Vernet. Au 1er mai, ce dernier a remis le camp à Paul Périnat, un officier de Paix de Saint-Paul-d’Eyjeaux, qui se donne le titre de « gestionnaire du camp chargé de la liquidation du Centre d’accueil de Masseube ». Paul Périnat est resté en poste jusqu’au 1° décembre. A cette date-là il prenait ses congés chez lui, à Saint-Paul d’Eyjeaux, depuis la mi-octobre.

 

 

Etats du personnel (printemps 1943)

 

Effectif total

Dont gardiens

« Internés »

15/03/1943

48

27

249

31/03/1943

56

33

349

15/04/1943

58

33

349

30/04/1943

66

36

346

15/05/1943

67

35

345

31/05/1943

70

36

344

15/06/1943

46

22

340

30/06/1943

46

21

334

AD Gers 1W605

 

Dans le témoignage de Wilhelm Byk, daté du 11 février 1945 (CDJC-CCXVI-47 - Fonds FSJF), on note que « 200 vieillards ont été gardés par 40 gardiens ». Cela correspond à peu près aux chiffres de l'état du personnel au 15 mars 1943 alors que les transferts à Masseube n'étaient pas achevés. On trouve les mêmes chiffres dans le rapport anonyme du camp de Masseube (CDJC-CCXVI-47a, sans/date -Fonds FSJF) : « Pour 200 gens malheureux, vieux et infirmes, on avait besoin de 40 gardiens et plusieurs brigadiers qui étaient tenus de les surveiller sévèrement. Le Commandement du camp était confié à un colonel (nom inconnu Ndlr : il s’agit de Louis Royer) et à une infirmière-surveillante, madame Galerne. Le colonel venait de Vernet ; il exigeait des vieux gens une discipline militaire. Aux gardiens il était défendu de nous parler… ». L’auteur fait ici allusion à une situation postérieure, à la mi-avril pour le moins.

On peut retenir de ces témoignages la surprise des internés, d’abord par le nombre de gardiens, ensuite par la nature du contact et de la relation. De plus, comme dans beaucoup de camps sans doute, le personnel n’était pas vraiment à la hauteur de la situation. Les archives départementales attestent tant des déficiences du personnel que des difficultés de la période d’installation.

 

Une installation délicate

 

La première difficulté vint de la crise du logement à Masseube et de ses conséquences. A la mi-mars 1943, alors que le camp compte déjà près de 250 internés et une cinquantaine de personnels de garde, le Chef de camp André Aulanier se plaint d’avoir reçu de Gurs un trop grand nombre de gardes mariés ayant dû laisser leurs familles sur les lieux de leur précédente affectation, et cinq ménages accompagnés de cinq enfants alors qu’il avait demandé des volontaires célibataires « en raison des difficultés de logement à Masseube ». La présence de très nombreux réfugiés lorrains dans le bourg en était, selon lui, la cause. Il suggèrera peu après des permutations entre personnels mariés et célibataires et demandera du mobilier pour garnir quelques appartements vides en ville. Il fait état du « caractère d’extrême urgence » de la situation et de ses requêtes. Les familles, qui n’avaient aucun moyen de cuisiner dans les « chambres plus ou moins meublées et inconfortables » dont elles avaient dû se contenter, en étaient réduites à prendre leurs repas à la popote du camp. Pour le Chef de camp, cette promiscuité entre les familles et les internés était « intolérable ». Redoutait-il que les Massylvains en sachent trop sur la vie au camp ?

 

Un personnel "déficient"...

 

Dans le même courrier du 15 mars, André Aulanier accuse réception à Gurs d’au moins cinq « non-valeurs » - un sixième ayant préféré ne pas rejoindre son poste - et d’une infirmière « plus qu’indésirable ». Dans son appréciation générale sur le personnel à l’occasion de son rapport bi-mensuel daté du 30 avril 1943, son successeur, le colonel Louis Royer, est plus explicite : « D’une façon générale le personnel affecté au camp est très déficient. Trop nombreux sont les agents qui ont été envoyés à Masseube par mesure disciplinaire et pour lesquels cette mesure constitue un dernier avertissement avant licenciement ».

 

En effet, parmi la soixantaine de membres du personnel de garde que comptait le camp à la fin du mois de mars, pas moins de 16 avaient fait l’objet d’un avertissement avant licenciement dans leur camp d’origine. Trois d’entre eux n’ayant pas rejoint leur poste, il s’agissait de 9 gardiens (sur un effectif de 33), un brigadier, une infirmière et deux inspecteurs (sur quatre) de Gurs, Noé, La Guiche ou Saint-Paul-d’Eyjeaux. Cinq d’entre eux vont  avoir un avertissement supplémentaire, sur les six infligés par les Chefs de camp de mars à juin. A la fin du mois de juin on compte 9 licenciements et 11 démissions dont plus de la moitié ne sont pas motivées par des raisons simplement « personnelles » ou « de santé ».

 

Au début du mois de mai, un des internés du camp, Benoît Levy, reçoit, ou plus exactement ne reçoit pas, une lettre de sa femme, interceptée par la censure, qui va être transmise au 3° bureau (Personnel des Camps) à Vichy et au Préfet du Gers. Il ressort de son contenu que Benoît Levy a expédié à son épouse un précédent courrier qui a échappé à la censure ou a été posté en ville avec une quelconque complicité. Il s’est plaint des conditions d’hébergement : nourriture, remise des colis, versement des mandats. Pour éviter que ce genre de situation ne se reproduise, le Chef de camp demande à Vichy « des agents qualifiés pour diriger le service de la censure du camp, tout à fait déficient ». Il va même jusqu’à suggérer de faire un contrôle du courrier au départ du bureau de poste du bourg. Le « dangereux » interné sera transféré le 8 juillet 1943 au Vernet. On pense le retrouver dans le convoi n°77 au départ de Drancy.

 

A la fin du mois de mai, le président de la Délégation spéciale de Masseube, le docteur Sailhan, s’inquiète auprès du Chef de camp Louis Royer du fait que des gardes, porteurs d’« ordres », passent dans les exploitations des environs pour « réquisitionner » des denrées ou font des achats dans les commerces du bourg pour le compte des internés, le gérant du mess lui-même produisant lors de ses achats un « ordre écrit ». Le Chef de camp répond au Président de la Délégation tout en transmettant l’intégralité de l’échange au Cabinet du Préfet du Gers. Ce dernier diligente le Commissaire des Renseignements Généraux du département à fins d’enquête ce qui nous vaut un rapport de trois pages fort instructif.

 

On soupçonnait un usage de faux. Il ressort de cet incident qu’en dépit des démarches faites par le Colonel Royer auprès de l’« Autorité supérieure » le personnel civil ne bénéficiait pas des « attributions de denrées auxquelles le règlement général des Camps leur donnait droit ». Les internés, également, ne disposaient pas des rations de catégorie A des centres urbains (circulaire en date du 19 août 1942 du ministère de l’Agriculture). C’est ainsi que les mauvaises habitudes prises avant l’arrivée du colonel Royer avaient perduré : quelques autorisations d’achats de victuailles, délivrées par André Aulanier son prédécesseur, restaient en circulation pour « pallier à (sic) une pénurie passagère de vivres », comme celle dont disposait le gérant du mess, datée du 19 mars et contresignée par le docteur Sailhan lui-même, ce que le colonel ne manqua pas de faire remarquer au Président de la Délégation spéciale!

 

On a même la preuve, en quelques occasions, que des gardes organisaient un marché noir à l’intérieur du camp avec des produits prospectés à l’extérieur, des oeufs notamment. On sait d’autre part qu’une quinzaine d’entre eux « battaient la campagne » pour alimenter la popote qu’ils avaient organisée dans un restaurant du bourg pour échapper à la pension du camp dont ils trouvaient la nourriture insuffisante. La fréquentation du mess de la fin du mois de mai au début du mois de juin donne la mesure de la chose. Sur les 42 "rationnaires" habituels, 38 ont pris au moins un repas quotidien jusqu'au 26 mai, et la très grande majorité les deux. Au 2 juin ils ne sont plus que 17.

 

Le ravitaillement et les avantages qu'il pouvait procurer à ceux qui en avaient la charge étaient l’objet d’un fort intérêt de la part des gardiens. Ainsi Georges B., qui exerçait dans le civil la profession d’expéditeur de fruits et de légumes et a été utilisé en sous-ordre au ravitaillement du camp, a été soupçonné au mois de mai de se livrer à un « trafic de légumes qu’il achèterait dans la région pour les revendre à Perpignan où il exerçait précédemment ». Un autre gardien, faisant fonction de brigadier, Jean B. - muté comme volontaire à Masseube le 12 mars 1943 et bien noté jusque-là - peu avant la prise en charge du camp par le Service Social des Etrangers, « sans en avoir référé à quiconque a organisé au bourg la popote de la délégation du Service Social se mettant ainsi à sa disposition avec l’intention de se faire employer par cette formation ». De même Victor M., muté à Fort-Barraux, a cherché à gagner du temps à la fin du mois de juin, en arguant de l’état de santé de sa femme, dans l’espoir d’être engagé par le Service Social dont il se vantait d’être bientôt le chargé du service du ravitaillement.

 

Entre le même Victor M. dont il note qu’il « a  toujours été un élément de trouble, excitant ses camarades contre la Direction »,  Jacques A. « peu capable », Raymond B. dont le départ, suite à sa demande de permutation avec un gardien de Nexon, est qualifié de « désirable », Jean V. dont la radiation est demandée pour troubles mentaux dès le 17 mars (« folie des grandeurs ») et qui le 25 mars est convaincu de marché noir avec les internés, Paul A. « élément à surveiller de près » , « peu intéressant » qui serait à éliminer s’il n’était tenu compte de sa situation de famille (trois enfants)..., le Chef de camp s’estime mal entouré.

 

... et indiscipliné

 

Le même Paul A., puni de garde à 10 heures, le 2 avril, s’abstient de se rendre à son poste. Henri R. le 12 avril dort dans sa guérite au poste 5. C’est sa troisième récidive : le 3 avril entre minuit et 2 h. du matin il a déjà été surpris, couché sur le talus, au poste 4 et il avait un antécédent, à Sisteron, où il était rendu responsable de l’évasion de trois dangereux internés repris de justice. On avait alors tenu compte de son inexpérience. Henri H., surpris par le Chef de camp à fumer et à lire le journal en faction à l’une des portes du camp le 15 mai, avait l’avant-veille laissé sortir sans l’apercevoir un hébergé portant des planches à un atelier de menuiserie proche.

 

Les conflits qui se terminent par un entretien au bureau du colonel tournent généralement mal, à l’exemple de Jean B. déjà cité : « aux observations … a répondu d’une manière évasive et à peine correcte ». Louis Royer lui a demandé de quitter sur le champ son service. Sa démission ayant été refusée, une demande de révocation a été engagée : « d’une façon générale, a fait preuve de mauvais esprit et paraît plus disposé à suivre ses intérêts personnels qu’à se soumettre à la discipline exigible de la part d’un gardien ». A Henri H. également est reprochée une attitude insolente au cours de l’entretien qu’il avait sollicité auprès du Chef de camp lequel demande son licenciement pour l’exemple, en rappelant une fois de plus au Préfet du Gers « la déficience et le très mauvais esprit du personnel de gardiennage du Camp ». L’ambiance parmi les membres du personnel de garde n’était pas toujours bonne : le gardien Maurice M., par exemple, est suspendu de service pour « voies de fait sérieuses sur le brigadier G. à l’occasion du service » dans la nuit du 24 au 25 mars 1943.

 

L’explication vient peut-être du fait que bon nombre de ces gardiens n’étaient pas des policiers professionnels mais des soldats démobilisés ou en « congé d’armistice » qui avaient jugé profitable de servir quelque temps dans les camps. Parmi eux il n’y avait pas ou il y avait peu de sous-officiers et le Chef de camp se plaint de ne pas y trouver de quoi faire de bons brigadiers. Ces gardiens improvisés avaient du mal à se plier à la discipline et à respecter la hiérarchie. Un bon exemple de l’ambiance ainsi créée est la lettre de  Pierre M. postée de Rivesaltes le 21 août 1943 à Monsieur le Gestionnaire du Camp de Masseube à propos d’un différend concernant la période de préavis en cas de démission qu’il n’aurait pas respectée : « depuis 28 mois que j’ai servi consciencieusement dans les camps j’ai entendu des centaines de fois par jour crier : celui qui n’est pas content n’a qu’à démissionner immédiatement sans demander de préavis bien entendu … Messieurs B. et M. le disaient des dizaines de fois par jour au Camp de Masseube. Ils prenaient même le papier et la plume pour nous faire la démission et toujours sans préavis. »

 

Du côté de l'infirmerie

 

Les infirmières donnaient aussi du souci au Chef de camp. Il y en eut entre 5 et 7 de mars à juillet 1943. Elles étaient les seules femmes du personnel de garde et étaient donc le point de mire de cette petite société. Ce n’est pas l’Infirmière-chef qui pouvait poser problème : la redoutée Suzanne Galerne était un des plus fermes soutiens de la Direction du camp. Lise L., par contre, originaire de la Martinique, était un « très mauvais élément de troubles, propagande néfaste auprès des internés, mauvaise éducation, mauvais caractère ne supportant aucune autorité, n’est pas ce qu’il faut dans les camps », note Louis Royer. « Elément indésirable » confirme Mme Galerne. Une « sage femme » non pas une « infirmière » corrige le Chef de camp. Quant à Francine S., accusée de profiter de ses charmes auprès de quelques gardiens, elle récolte un avertissement avant licenciement.

 

Une partie de ces membres du personnel devaient se sentir d’autant plus libres que les éclats au grand jour auxquels il leur arrivait de se livrer avaient pour témoins des internés dont la très grande majorité ne comprenaient pas le français.