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    La vie au "Camp"

En arrivant à Masseube en ce mois de mars 1943 les internés du camp de Nexon, qui représentaient la très grande majorité des futurs hébergés du Centre, ont été accueillis par quelques dizaines de gardiens armés. Ils ont commencé par être dépossédés du peu de biens qu’ils avaient réussi à préserver dans leur déportation. Le rapport anonyme du camp de Masseube donne des détails sur les circonstances de cette arrivée : les internés furent consignés dans leurs baraques, fouillés et visités « de corps ». Vivres, argent et documents ont été saisis et leurs bagages remisés dans un bâtiment qui, comme la plupart, ne fermait pas, dans le fond du camp, un secteur clôturé de façon très symbolique. Le rapport cité laisse à penser que ces derniers eurent de la visite et qu’une partie de leur contenu fut volé et pas seulement « perdu ». Le Chef de camp lui-même y aurait fait des prélèvements pour les besoins de son service, notamment en matière de vaisselle.

Lorsque tous les transferts furent achevés, près de 350 personnes se sont donc retrouvées, avec à peine plus que ce qu’elles avaient sur le dos et aux pieds, dans un espace d’environ un hectare dont le sol argileux fut rapidement réduit à l’état de fondrières avec les pluies de printemps. Les jours de mauvais temps ou de froid, leur espace se réduisait encore, à leur baraquement. Il leur servait à tout : au couchage, à la toilette chez les femmes, à la prise des repas et sans doute à cette « cuisine primitive », décrite dans le rapport anonyme « à l’aide de petits poêles primitifs construits avec des boites de conserve », que l’on avait rigoureusement interdite au début, puis tolérée. Le chauffage était assuré par un, puis deux poêles par baraque, et une dizaine de bûches par poêle et par jour. Moitié moins ensuite.

Le « liquidateur du Camp », à l’été 1943, a fait procéder à un inventaire exhaustif du matériel réuni au fur et à mesure des envois des services techniques de Perpignan et de Gannat ou d’autres camps, à fin de restitution ou de cession au Service Social des Etrangers. Ainsi nous pouvons avoir une idée précise du « mobilier » de chaque baraque. Dans les baraques des hommes il se réduisait à deux grandes tables (2 m 50), 2 à 4 grands bancs (2 m 50) et 6 petits bancs (dimension non précisée). Dans les baraques des femmes il y avait une grande table de plus, 2 à 3 grands bancs et 6 petits bancs. Dans la baraque 16, baraque d’hommes, en lieu et place d’une des deux grandes tables, il y en avait une de 1 m 50, pour le tailleur. Tout cela, en tout et pour tout, pour une quarantaine de personnes par baraque. L’équipement en literie semble avoir été par contre « suffisant ». Le service des Réfugiés du département en avait un peu partout, y compris dans le dépôt de matériel municipal. Chaque interné disposait d’un châlit de bois ou d’un lit de fer, d’un matelas ou d’une paillasse, d’un sac de couchage et de deux couvertures, couvertures de laine ou couvre-pieds piqué ou non. Dans son équipement, chaque baraque disposait aussi d’un seau galvanisé, de 2 à 3 « bassines » et d’une louche. Couverts, gamelles et quarts, tous au nombre de 500 dans l’inventaire, devaient être distribués à chaque hébergé dans les baraques. 

Pas de chaises à dossier : les 6 chaises paille achetées à Auch l’avaient été pour le mess du Chef de camp. Cela veut dire que, dedans comme dehors, il n’y avait pas de possibilité de s’asseoir adossé, sauf contre les parois des baraques. Cette situation devait être d’autant plus pénible qu’il s’agissait de personnes âgées, pour certaines d’entre elles très âgées, et inactives par nécessité.

Un des baraquements était réservé au foyer : il s’y trouva pratiquement en permanence jusqu’à l’été deux représentantes d’organismes de secours : mademoiselle Heidi Mäder du Secours Suisse et mademoiselle Jeanne Sénac de la Cimade à laquelle Jacqueline Laurier a succédé pour les trois mois de l’été 43. Secours National et Croix Rouge française étaient représentés au camp par l’Infirmière-Chef ce qui n’offrait pas une grande garantie d’assistance. Dans ce foyer il y avait un coin bibliothèque. Il semble, d’après des lettres de rappel adressées à des gardiens mutés dans d’autres camps, que la bibliothèque paroissiale de Masseube ait contribué à son fonds, mais il ne devait pas y avoir beaucoup de livres en espagnol ni en allemand. Roger Misrahi, qui était un des rares Français parmi les hébergés, se souvient d’y avoir découvert Jules Verne.

Un lieu de prière trouva place également au « foyer » pour les offices quotidiens célébrés par le rabbin Siegfried Grzymisch lequel, avec le concours du docteur Karol Gerstenfeld, avait constitué le Comité de l’aumônerie, avant leur transfert dans d’autres camps. Un Sefer Torah y parvint le 16 juin 1943, le jour même de la visite de l’Aumônier Général du camp qui célébra l’office religieux en cet honneur. La plupart des Juifs, durant toute la période d’internement, ont continué à célébrer les offices quotidiens, observer le sabbat, étudier des passages du Talmud, respecter les pratiques alimentaires en dépit des sacrifices que cela pouvait supposer, par exemple quand les pains azymes n’arrivaient pas. Nous le savons par la lettre du rabbin Robert Sommer.

Dans ce camp, que certaines sources qualifient carrément d’hôpital, il y avait un service médical important par le nombre, au moins jusqu’au passage au Service Social des Etrangers. Le Médecin Conventionné n’était autre que le Docteur Sailhan, Président de la Délégation spéciale de Masseube. Les six, voire sept infirmières étaient des agents de la Police Nationale, sous la direction de l’Infirmière-Chef Suzanne Galerne. Les moyens matériels de l’infirmerie, quant à eux, ont toujours été modestes et très insuffisants. Les grands soucis du Chef de camp étaient la pédiculose et l’état des chemins à l’intérieur du camp : il redoutait les épidémies et les risques de chutes et de fractures particulièrement importants parmi cette population de vieilles personnes. Les grands malades étaient dirigés sur l’hôpital d’Auch. Beaucoup de ceux qui y ont été acheminés y sont décédés.

Après le transfert du docteur Gerstenfeld dans un camp de l’Ain (Hauteville-Lomprès), le docteur Robert Jokl a pris le relais, à son arrivée au milieu du mois de novembre 1943. Il devait rester au camp jusqu’à la fin de l’année 1945 mais, selon des sources massylvaines, ne logeait plus au camp à cette époque. Depuis la fuite, peu avant la Libération, du docteur Sailhan, qu’il avait déjà secondé quelque temps « en ville », il prodiguait aussi ses soins à la population de Masseube qui n’avait plus de médecin. Sa qualification était donc désormais totalement reconnue car, au camp, il était utilisé comme « infirmier » ou « infirmier-chef ». Durant le premier semestre de fonctionnement du camp il y avait aussi deux autres médecins et un chirurgien dont, jusqu’à son transfert à Reillanne en août 1943, une femme, le docteur Gerda Boehm.

Le déroulement de la journée était rythmé par les deux « appels » (sans doute de simples comptages par les « chefs de baraque »), les repas et le couvre-feu. Pour les repas, faute de place, les hébergés faisaient la queue à l’entrée du « réfectoire », qui n’était en fait que leur cuisine, pour recevoir la « soupe », le modeste complément qui pouvait l’accompagner et le pain. De l’attente Roger Misrahi n’a retenu que le spectacle des poux grouillant sur la personne qui le devançait. Il ne se souvient plus si c’était à la porte du réfectoire ou à l’entrée de sa baraque. Selon toute probabilité, la nourriture, était ensuite distribuée individuellement en baraque et le repas pris à table, comme cela est attesté pour la fin de l’année 1944, à une époque où la population du camp avait été réduite presque de moitié et l’exiguïté du « réfectoire » était toujours mise en cause.

Les sorties étaient interdites. Le Président de la Délégation Spéciale de Masseube ne voulait pas de Juifs dans sa ville. Ces gens âgés, mal habillés, dont les vêtements sentaient mauvais en raison de la difficulté dans laquelle ils étaient d’en changer, particulièrement de linge de corps, couverts de poux et qui ne parlaient pas la langue du pays n’avaient aucune chance de passer inaperçus. On sait que la nuit quelques-uns se faufilaient à travers la clôture et allaient au ravitaillement dans les environs mais leurs escapades ne pouvaient aller plus loin. Le seul « évadé » du camp a été un Français : Joseph Le Tellier, en septembre 43, et l’on comprend bien pourquoi. L’autre « évasion », celle de Benno Adler s’est produite à l’occasion d’une « permission » pour se rendre à Nice. C’est la seule permission qui ait été accordée.

Pour des gens qui avaient été très actifs dans leurs métiers quelques années auparavant, l’oisiveté avait dû peser et causer des ravages psychologiques et physiques irrattrapables. Les documents leur reconnaissent une incapacité à participer aux travaux. Une équipe d’une douzaine de travailleurs, que l’on devine être majoritairement composée d’Espagnols, avait été envoyée spécialement pour cela. On sait toutefois qu’au moins une femme juive était « travailleur à la cuisine principale », Elsa Abraham. A l’automne 1945 on la retrouve comme déléguée du Comité social du camp.

Roger Misrahi et sa petite sœur Suzanne, arrivés au camp le 24 mars 1943 avec leur mère et leur grand-mère, Claire Misrahi et Rosa Gabay-Benchoa, étaient deux des trois enfants dont le souvenir ait été gardé par les registres. La troisième était une Espagnole. Dès le 3 avril le Chef de camp, André Aulanier, a adressé un courrier au Président de la Délégation spéciale de Masseube, pour lui demander l’autorisation de joindre les deux enfants français aux effectifs de l’école primaire du bourg, située à 350 m de là. Jusqu’à la fin de l’année scolaire, Roger et Suzanne ont donc fait l’aller et retour entre le camp et l’école, les jours de classe. Roger s’en souvient.

Le courrier était le seul lien avec l’extérieur. De la mi-mars à la fin de juin 1943 plus de 200 lettres recommandées sont parties du camp et plus de 80 y sont entrées. Sans compter les lettres ordinaires et le courrier clandestin dont nous ne connaissons pas l’importance : on peut penser que ce dernier fut la cause des malheurs de Benoît Levy. Surtout, les hébergés ont reçu dans le même temps près de 450 mandats et 2700 colis. Leurs correspondants étaient des parents ou des soutiens fidèles, des relations nouées au cours de leur internement antérieur : Nexon et la Haute-Vienne, Gurs, Septfonds, Noé, par exemple, reviennent dans les registres. C’étaient aussi des amis ou membres de leurs familles installés dans les Alpes, au-delà du Rhône et jusqu'à Nice. On note du courrier en provenance ou à destination de la Suisse et de la Suède. Près de 400 colis venaient d’Amérique en transitant par Lisbonne.

Quelques internés et internées ont déployé dans la correspondance une activité assez extraordinaire, telles les Boehm, Gerda et Ella, avec la Suisse et la Suède ou le Portugal. Dans l’ensemble de ce courrier on devine des personnes qui entretenaient des contacts avec l’extérieur de façon obstinée pour obtenir des visas ou sauf-conduits, des moyens de sortir de leur condition, des secours matériels. Tout ce courrier a été dûment enregistré jusqu’à la fin du mois de juin. On devine aussi que les courriers suspects, notamment des demandes de renseignements émanant de la Croix-Rouge de Genève, disparaissaient dans les tiroirs de la censure. Le bureau du vaguemestre était très occupé et l’Infirmière-Chef aussi : les colis n’étaient remis qu’après visite et prélèvement d’une partie de leur contenu. Les mandats étaient mis sur le compte ou, le plus souvent apparemment, payés en partie sinon en totalité.

Roger Misrahi se souvient qu’en dehors des jours et heures où sa sœur et lui-même allaient à l’école primaire du bourg sa grande distraction était de rester assis sur le pas de la porte du baraquement à contempler le paysage du quartier de Chantegrenouille.