L'alimentation

A l’ouverture du camp la question de l’alimentation était double : il fallait à la fois assurer la subsistance de près de 350 internés et celle de plusieurs dizaines de gardes. De prime abord, les responsables du choix de la Cité d’accueil de Masseube semblent avoir eu la bonne surprise de découvrir que la localité disposait de plusieurs commerces et d’un marché susceptibles de compléter en produits frais, viandes et vin l’approvisionnement assuré par l’Office Central d’Achat des Denrées Ordinaires (O.C.A.D.O.) d’une part et d’autre part les Services des Subsistances pour les denrées contingentées. Les boulangeries, trois épiceries et trois boucheries ou charcuteries du bourg furent sollicitées. Quelques Massylvains ont gardé le souvenir du petit homme que l’on appelait familièrement « Ahmed » et qui venait avec une sorte de charrette chercher dans le bourg le pain tous les jours et les légumes les jours de marché. Le vin devait pouvoir être trouvé sur place auprès de producteurs locaux. 

Une ration insuffisante 

Pour ce qui concerne les internés, les témoignages de l’insuffisance de l’alimentation au camp sont nombreux. Le rabbin Robert Sommer, dans sa lettre du 11 septembre 1944, résumait la situation en ces termes : « Vous avez souffert de l’insuffisance de la nourriture ». Cette souffrance s’ajoutait, pour les Juifs religieux, aux sacrifices consentis au respect des interdits alimentaires. 

Officiellement, depuis la parution de la circulaire du Ministère de l’Agriculture du 19 août 1942, les « hébergés administratifs », dont ceux de Masseube faisaient partie, devaient bénéficier des rations de la catégorie A des centres urbains et de 300 grammes de légumes frais par jour. Jusqu’au mois de juillet 1943 au moins, en dépit des démarches faites en ce sens, le camp n’a pu obtenir ces rations. 

Le rapport bi-mensuel du mois d’avril nous livre un inventaire des denrées distribuées aux internés durant le mois écoulé. Le registre d’inscription des entrées de denrées pour la « popote du personnel » nous procure également un inventaire, qui semble fiable, mais cette fois concerne le mois de juin.

 

 

Vivres distribuées aux internés (avril 1943)
 

Pain

3 335

Sucre

172

Café

52

Graisse

78

Vin

1 389

Pâté

180

Pâtes

87

Pommes de terre

550

Pommes de terre déshydratées

100

Fromage

30,080

Confiture

21

Chocolat

10,750

Sel

100

Navets

250

Poireaux

105

Rutabagas

450

Œufs (unités)

300

Choux

700

Salade

625

Boudin

55,400

Viande de boucherie

105,500

En kilos, litres pour les liquides.
AD Gers 1W592

 

Denrées fournies au Mess (juin 1943)
 

Poivre

1,5

Sel

28,5

Huile

1,5

Vinaigre

33

Salador

18

Graisse

6,3

Beurre

1,310

Café

1,8

Poireaux

150

Carottes

10

Oignons

235

Navets

100

Choux

317

Pommes de terre déshydratées

27

Haricots secs

68,250

Petits pois

80

Fèves

69

Haricots verts

45

Artichauts (pièces)

68

Asperges

35

Salades

227

Cresson (pièces)

20

Viandes

31,420

Abats / pâté

100,6

Saucisson

15

Œufs (douzaines)

12

Fromage

1,3

Biscuits secs

2,1

Pêches

15

Prunes

10

Amandes vertes

17,5

En kilos, litres pour les liquides, AD Gers 1W604

  

 

Il ressort de l’analyse de ces deux sources que les internés recevaient par jour à peine 300 grammes de pain, moins de 300 grammes de légumes frais, pommes de terre déshydratées et pâtes, et quelques dizaines de grammes seulement de produits de boucherie ou de charcuterie (graisse, pâté, boudin et viande). Les autres denrées (sucre, café, vin, fromage, confiture, chocolat et œufs) étaient en quantités infimes et, à part le vin, devaient correspondre à des consommations très occasionnelles. 

A titre de comparaison, les « rationnaires » du mess, et le Chef de camp lui même ainsi que sa famille pouvaient compter sur une ration près de 10 fois supérieure et une alimentation dont la diversité ne peut être mise au compte de la saison : point de rutabagas pour eux, mais des carottes, oignons, haricots secs et verts, petits pois, fèves et même un peu de cresson, des asperges et quelques artichauts. A cela s’ajoutaient pêches, prunes et amandes vertes.

A la fin de ce mois de juin où la popote du personnel était désertée par près de la moitié de ses rationnaires habituels, insatisfaits, au profit d’une installation dans le bourg, le gestionnaire a dû « céder », moyennant finances, 18 kg de pommes de terre déshydratées, 25 litres de vinaigre et 5 litres d’huile « au Centre », c’est à dire à l’intendance des internés.

 

 

La faim 

A leur arrivée à Masseube, la plupart des internés cumulaient déjà les effets des privations des années d’exclusion en Allemagne ou de guerre en Espagne et de deux années d’internement en France. Près de 20 % d’entre eux étaient cachectiques ou atteints d’oedèmes de carence. Dans son rapport médical, l’Infirmière-chef prescrivit une suralimentation qu’elle qualifia d’« obligatoire ». A partir du 15 avril, le Secours National une fois installé, 100 rations de soupe ou de légumes cuits ont été servies quotidiennement. Les internés en bénéficiaient « par roulement », c’est-à-dire au mieux un jour sur deux. Le Secours Suisse, représenté au camp par mademoiselle Heidi Maeder, a distribué lui aussi de la soupe, du fromage et, régulièrement, du lait à partir de lait en poudre ou de lait condensé mais on ne sait en quelles quantités. 

Le rapport de l’Aumônerie générale du camp au 16 juin 1943, dont l’auteur ne semble pas avoir connu l’existence de ces distributions de lait, montre que le menu ne s’était pas amélioré : « La situation alimentaire est particulièrement pénible. Les vieillards n’ont pas reçu un seul litre de lait depuis l’ouverture de ce centre, en mars. Actuellement les prestations s’élèvent, en tout, à 300g de légumes frais par jour et par personne. Les menus font illusion (ex : soupe de choux, choux et poireaux, saucisse de bœuf, légumes déshydratés) encore que l’Infirmière-chef ait averti qu’il s’agissait de denrées en quantités tellement infimes qu’il ne fallait pas s’y  arrêter. La réalité est encore plus pénible. La soupe du soir, mercredi 16 juin, comportait, en tout et pour tout, une louche d’eau chaude. Au fond du pot, quelques feuilles de choux. » Ce même rapport évalue « le maximum de calories par personne [à] 700 au lieu de 2 000 qui sont le minimum nécessaire pour une personne au repos et couchée », ce qui n’était pas loin de correspondre à la condition de la majorité des internés. 

Roger Misrahi, dont les souvenirs sont précieux ici, écrit : « La nourriture y est un peu juste. Rien n'est prévu pour les enfants et la faim commence à se faire sentir, nous avions tous, au début, un creux à l'estomac. Le pain est rationné en trois tranches, le matin, à midi et le soir mais nous n'arrivons pas à dormir, torturés par cette faim lancinante. » Roger a aussi écrit que le pain était distribué en une seule fois, apparemment à midi, et que chacun divisait sa part en trois tranches. La difficulté pour lui, comme pour d’autres sans doute, était de conserver la dernière tranche pour le lendemain matin. 

Les détours 

Les internés, du moins ceux qui le pouvaient, complétaient leur ordinaire avec le contenu des colis qu’ils recevaient de leurs proches ou d’Amérique via le Portugal d’une part et d’autre part ce qu’ils parvenaient à se procurer, souvent par l’intermédiaire des gardes, au moyen de l’argent des mandats qu’ils recevaient également. En ce mois d’avril 1943 les registres du courrier enregistrent les entrées de 740 colis et 142 mandats. Le solde des entrées et sorties de mandats pour ce mois est bénéficiaire de plus de 33 000 francs. Mais beaucoup ne recevaient rien, surtout parmi les Espagnols (14 colis et 3 mandats). 


Les achats animaient le marché noir auquel se livraient certains gardiens ; les œufs semblent avoir été particulièrement recherchés. Dans les colis se trouvaient du pain, parfois en grandes quantités nous dit-on, des produits particulièrement reconstituants tels que sardines à l’huile,  pâte d’anchois, fromage, fruits secs, confiseries (le « Halva » de Roger Misrahi), lait concentré, chocolat, liqueurs ou alcools. Par le rapport du Commissaire de police du 6 juillet 1943, on sait qu'à l’ouverture des colis les denrées contingentées étaient retenues et des prélèvements effectués sur les autres quand elles étaient en quantités trop « importantes ». En théorie les produits prélevés devaient être restitués à leurs destinataires au fur et à mesure de leurs besoins, lesquels étaient soumis à l’évaluation de l’Infirmière-chef. Le rapport anonyme nous révèle que tel n’était pas toujours le cas, pour le moins que l’on puisse dire. D’où les récriminations de Benoît Lévy par exemple. Les liqueurs, alcools et médicaments allaient approvisionner l’armoire à pharmacie de l’infirmerie du camp. 

 

 

« Je me demande, toi qui n’as jamais eu de boutons, où as-tu attrapé cela ? Probablement la bonne nourriture. 

Mercredi j’irai voir Mr. Spinal pour l’envoi de ton colis. Pour l’argent, je ne comprends pas que cela ne te soit pas payé de suite. Ce n’est pas un camp, mais une prison où tu aies ton avocat. Va te renseigner pour tout cela et surtout pour la pâte d’anchois. Cela j’ai du mal à le faire passer. Je n’ai pas d’argent à ficher par la fenêtre. Pour les tickets de pain, c’est mon droit, je me suis renseignée. Dis-moi si je peux t’envoyer du pain et des matières grasses car je vais aller à la campagne pour tâcher de me ravitailler moi-même. » 

Lettre d’Anna à Benoît Levy, son mari, AD Gers 1W591

 

 

La situation a été, en quelque occasion, à ce point critique qu’« il avait fallu déposer des Espagnols comme gardiens aux poubelles pour empêcher les gens de compléter leur nourriture des déchets dégoûtants et nuisibles… » nous dit le rapport anonyme du camp (CDJC-CCXVI-47a - Fonds FSJF). Pour y remédier, l’aumônier du camp s’est démené à la recherche de vivres (fromages et orge par exemple) auprès de l’U.G.I.F. ou des Quakers et de parrains pour soutenir les plus démunis, ceux qui ne recevaient rien.

Roger Misrahi et sa sœur, qui fréquentaient l’école primaire du bourg, étaient une providence pour leur entourage : « Le maître d'école qui n'ignorait pas nos conditions de vie difficiles, nos privations alimentaires, avait la gentillesse et la bonté de mettre dans nos cartables différents légumes et surtout des pommes de terre cultivées dans le jardin par les élèves et instituteurs… Les parents d'un camarade habitaient en face de l'entrée du camp, … qui nous préparaient deux grosses tranches de pain avec un morceau de charcuterie… Nous n'étions pas soumis à une fouille du service de garde lorsque nous revenions de l'école et nous profitions, parents, voisins de cette aubaine… Et pour la cuisson nous utilisions de vieilles boites de conserves que nous posions sur le métal chaud du poêle du baraquement ». 

Le rapport anonyme confirme l’existence de cette pratique clandestine : « Malgré l’alimentation très faible, il était défendu de « faire de la cuisine » à l’aide des petits « poêles primitifs » construits avec des boites de conserves ; lorsqu’on en aperçut, ces poêles furent écrasés avec les mets. » Ils furent par la suite tolérés. 

La tentation de l’autarcie

Nécessité faisant loi, au printemps 1943, le camp s’est fait producteur de légumes. Ce projet que nous ne connaissons qu’à travers quelques factures et lignes de comptes ne semble pas avoir été improvisé. L’emplacement du jardin n’est pas connu mais la photographie aérienne de l’IGN en 1948 met sur une piste : sur le côté est de l’unique artère du camp on distingue nettement un alignement de parcelles géométriques. On ne peut toutefois pas imaginer que cela ait été l'emplacement choisi en 1943.

Ainsi donc le 12 avril 1943 le Chef de camp, Louis Royer, revint avec 2 800 plants d’oignons ! Un propriétaire d’Esclassan fit deux livraisons de chaux les 4 et 7 mai. Un agriculteur du voisinage vint labourer les parcelles les 5 et 15. Les 6  et 16 furent achetés des plants de salade, un jour de mai Suzanne Galerne est revenue d’Auch avec des plants de tomates. Le 18 furent achetés trois outils de jardinage, dont deux binettes, dans une quincaillerie d’Auch. Le 31 on fit l’acquisition de plants de pommes de terre. Le grainetier du bourg vendit diverses semences. Et la comptabilité du mess pour le mois de juin fait état de 743 francs de recettes de la « vente de légumes provenant de la plantation » ! 

L’histoire ne dit pas à qui ces légumes furent vendus. Il y a tout lieu de penser que l’objectif visé était d’approvisionner le mess quitte à négocier la cession du surplus à l’intendance du camp, ce qui ne manqua sans doute pas d’être une ressource en cette période de désaffection pour la « popote du personnel ». 

La Libération 

Jusqu’au printemps 1944 le niveau de l’alimentation des internés ne semble pas avoir évolué, à tel point que dans le courant de l’hiver le docteur Jokl en vint à alerter le rabbin Robert Sommer. D’après le rapport anonyme on soupçonnait le Directeur du camp, Mr. Pérard, d’avoir fait 80 000 francs d’économies sur le dos des internés depuis son entrée en charge. Ce fut l’occasion d’une altercation entre le rabbin et le Directeur dont ce document nous a gardé la trace. 

A la Libération, la situation s’est, d’une façon générale, améliorée. Le compte rendu d’activité du mois de novembre 1944 mentionne que « les hébergés se contentent de la nourriture du Centre qui n’est pas très copieuse, mais très bien confectionnée ». Les œuvres, représentées principalement par le CIMADE (toujours mademoiselle Jeanne Sénat) à la suite de l’interruption des fournitures des quakers, ont reçu le renfort de l’Union de résistance juive, dont deux internés sont devenus les délégués, et des œuvres catholiques et « Dames charitables » de la paroisse. Les menus du mois de novembre affichent une soupe et un plat de légumes ou des pâtes (macaronis) complétés éventuellement d’un dessert (une compote). La viande était servie à midi mais pas tous les jours. En plus des rations, était autorisé l’abattage d’un veau par semaine. Pendant la période de l’hiver 44-45 on sait que plusieurs porcs ont été tués, sans doute à l’intention des internés espagnols. Le dernier porc abattu l’aurait été en avril 1945. Ceux qui recevaient de l’extérieur une aide régulière en argent (c’était le cas des Juifs qui, en ce temps, recevaient de leurs secours 1 000 F par mois) étaient à même de compléter leur alimentation. On ne peut toujours pas en dire autant des Espagnols. Le rabbin Robert Sommer avait d'ailleurs instauré un régime de solidarité sur la base du partage des aides de l'U.G.I.F. entre les deux composantes de la population du camp.

L’enquête de mai 1945 fait état d’œufs « à volonté », comme d’un signe de l’abondance revenue ; le régime est composé d’un « café sans ersatz » le matin, d’une soupe à 10 heures (« orge perlée ou légumes secs, flocons d’avoine »), et de deux repas à 12 h.30 et 19 heures. La viande était désormais servie presque quotidiennement. 

Signe de l’amélioration de la situation, à tous les points de vue, en octobre, peu avant leur départ pour Lacaune, des Juives du camp, sans doute de celles qui travaillaient aux cuisines, « en remerciement », ont pris en charge la confection du repas de mariage de la fille de l’Ingénieur des Ponts et Chaussées de Masseube. Ses petites filles ne savent toujours pas en remerciement de quoi. Quand on sait l’importance du rôle des Ingénieurs des Ponts en charge de l’équipement dans la gestion matérielle des camps, on peut penser que leur grand-père avait pu rendre de précieux services, notamment suite au mitraillage du camp qui avait causé aux baraquements des dégâts très préjudiciables au confort des internés.