Les transferts - 1943-1944

De juin à septembre 1943, une centaine de transferts ont été opérés vers d'autres centres d'internement. Deux courriers de l’UGIF d’Auch à la fin août, relatifs au transfert à Alboussière, laissent entendre que ces opérations étaient programmées pour 160 personnes et donc que cet objectif n’a pas été atteint. Nous disposons également de deux documents : un courrier du Sous-préfet de Mirande au Préfet du Gers et sa pièce jointe qui se trouve être une copie d’une note de la Police Nationale, 14° Bureau, relative aux titres de séjour à délivrer aux hébergés cédés au ministère du Travail. Il s’agissait de réduire l’effectif de l’ordre de 50 % pour atteindre un chiffre de 160 à 180 hébergés.

Avec un effectif  de 340 personnes à la fin du mois de mai, d’après l’état de quinzaine transmis à la préfecture, le camp était surpeuplé, on en avait pris conscience, mais la perspective de sa cession au  Service Social des Etrangers dépendant du Ministère du Travail au 1er juillet semble avoir accéléré les choses. Les policiers doutaient-ils de la capacité de leurs successeurs de maîtriser un tel effectif d’hébergés qui ne seraient plus gardés, dans un camp clôturé de façon symbolique ? Des hébergés dont on apprend que « théoriquement, ils sont libres, pratiquement, ils ne seraient pas autorisés, sauf exception, à sortir » du camp. Des hébergés dont certains ont un peu d’argent et sont tentés de faire des sorties aussi discrètes que possible pour améliorer leur ordinaire. On savait aussi les mauvaises habitudes prises avec certains gardiens qui allaient, selon toute probabilité, poursuivre leur service au Centre d'hébergement. Ou bien cherchaient-ils simplement une réponse aux difficultés rencontrées par eux-mêmes et précédemment révélées par plusieurs incidents ? Un sentiment d’urgence est de surcroît dévoilé : la nouvelle équipe « ne connaissant pas les hébergés, risque de manquer d’éléments d’appréciation si elle ne fait pas ce travail en étroite collaboration avec l’ancienne direction », redoute le Sous-Préfet de Mirande.

Les transférés

La note du 14° bureau de la Police Nationale qui avait été, à l’origine, envoyée au Préfet du Gers est datée du 26 juin. Elle nous donne une première idée des mobiles et des critères de sélection des personnes à transférer : « les étrangers du Centre … qui se sont signalés par leur indiscipline ou leur mauvaise conduite » devront être dirigés sur Gurs ; ceux d’entre eux « faisant l’objet de renseignements particulièrement défavorables », seront conduits sous escorte au Vernet. En l’occurrence, dans ce dernier cas, il s’agit de Benoît Levy, coupable d’avoir envoyé des lettres à son épouse sans passer par la censure et ainsi révélé à l’extérieur quelques traits de la réalité du régime du Camp. Dans sa lettre au Préfet qui, elle, est du 5 juillet le Sous-préfet de Mirande répond à ce souci d’empêcher « des éléments plus ou moins turbulents de troubler le calme de Masseube ».

Mais sa lettre révèle d’autres mobiles et critères : sont désignés les couples, désunis par le logement en baraques distinctes d’hommes et de femmes, et les « éléments valides », tentés par les sorties du camp, de préférence nocturnes, « pour se rendre dans les fermes environnantes pour se procurer du ravitaillement ». L’établissement des listes est confié, en connaissance de cause, au Chef de Camp et au Président de la Délégation spéciale de Masseube, le docteur Sailhan, médecin chef du camp et antisémite notoire.

La note du 14° bureau ordonnait de procéder aux transferts des hébergés ayant posé problème jusque-là avant le 1er juillet « au plus tard ».  Cela fut fait dans la première quinzaine du mois suivant seulement . Au mois de juin il n’y a eu que 5 transferts : trois juifs allemands à Noé, et un Espagnol à Fleurance au 541° GTE, tous « à leur demande » ; un dernier est, sous escorte d’un gardien, « aligné à deux jours de vivres », « dirigé sur le Centre Polonais d’Hauteville-Lompnès (Ain) », apprend-on par une note de service du chef de Camp en date du 23 juin. Il n’est autre que le docteur Karol Gerstenfeld, de nationalité polonaise, dont le rabbin Léon Nisand a dit avoir regretté le départ.

Les grands transferts

Au mois de juillet viennent les transferts à Gurs, le 2 (12 dont deux Espagnols) et au Vernet d’Ariège le 8 (Benoît Levy). A Gurs sont envoyés quatre couples d’Allemands. Sept de ces juifs allemands sont retrouvés au départ de Drancy dans le convoi 75. Benoît Levy le sera dans le convoi 77.

En Août, si l’on excepte une « mutation » dont la destination n’est pas connue, il y a 61 personnes transférées : 18 à Reillanne (dont quatre Espagnols) et 43 à Alboussière (dont deux Espagnols). Ce sont principalement des couples allemands (trois à Reillanne, 13 à Alboussière) et un couple espagnol (à Alboussière). S’y ajoutent deux mères allemandes accompagnées de leur fille, deux sœurs polonaises et deux familles de 4 personnes, l’une espagnole à Reillanne et l’autre française à Alboussière : pour cette dernière il s’agit de la famille de Roger Misrahi avec sa petite sœur, sa maman et sa grand-mère Rosa Gabay-Benchoa.

Il nous a semblé nécessaire d’apporter une petite correction aux listes de ces deux transferts. Au moment du départ du camp de Masseube il semble qu’il se soit produit une permutation par rapport aux listes originelles : Les Boehm, mère et fille, inscrites pour Reillanne se retrouvent à Alboussière et, inversement, les époux Moses destinés au départ à Alboussière sont partis vers Reillanne. Par ailleurs, Klara Klein (silence des sources massylvaines la concernant) a dû suivre sa mère à Alboussière.

En septembre, le dernier transfert porte sur 20 personnes pour Tombebouc, dont cinq Espagnols, tous des hommes et pas spécialement jeunes. Trois reviennent au camp en 1945 : un de Casseneuil le 2 février, et deux de Pomponne le 31 juillet.

Les transferts à Gurs et au Vernet d’Ariège relèvent clairement de la punition. Celui à Tombebouc de la mise ou remise au travail, bien que les deux tiers des transférés aient plus de 60 ans. Pour celui vers Reillanne nous n’avons pas d’autre information, mais nous savons par le témoignage de Roger Misrahi que le transfert à Alboussière leur a été présenté au moment du départ comme une faveur, une attention et une amélioration de leur condition. Leur lieu de résidence étant un hôtel, « Hôtel Beauséjour », cela ne s’invente pas, les couples étaient réunis dans leurs chambres et cela pouvait paraître compenser l'assignation à résidence.

A posteriori, les bénéficiaires de ces transferts à Reillanne ou à Alboussière ont connu le destin le plus tragique : 48  de ces 61 personnes ont été emportées par les rafles du début de l’année 1944 dans ces deux localités et envoyées à Auschwitz dans les convois 69,74 et 75 au départ de Drancy. Roger Misrahi et Claire, sa maman, font partie des sept évadés de la rafle d’Alboussière.

Pour être complet on peut citer les Byk, père et fils, âgés de moins de 60 ans, transférés à Noé pour l’organisation TODT, mais revenus rapidement à Masseube, et un couple d’Allemands conduits à Séreilhac le 25 mai 1944. L’objectif de 160 à 180 hébergés évoqué par le bureau de l’UGIF d’Auch n’a pas été atteint. Il s’en faut d’une soixantaine. Toutefois, de la fin du mois de mai à la fin du mois de décembre l’effectif du camp a été réduit de 130 par transferts (99), décès (9), libérations (22) ou évasion (1), ce qui fait que l’effectif du camp a pu être proche de 220 à la fin de l’année compte tenu des quelques entrées de l’automne (9).