Des déportés de Sarre, du Pays de Bade et du Palatinat

Dans les registres du camp leur présence est révélée par la mention des lieux de naissance, en dépit de transcriptions parfois approximatives, et celle de la date d’entrée en France. Après recoupement avec les listes établies par les autorités allemandes en vue de leur expulsion, sur un total qui pourrait approcher les 240, 215 s’avèrent l’avoir été entre le 22 et le 26 octobre 1940, à deux exceptions près, que l’on peut éventuellement imputer à une erreur de copie. 173 viennent du pays de Bade, 35 du Palatinat et 7 de Sarre. Les principales communautés concernées du pays de Bade sont celles de Mannheim (49 internés), Karlsruhe (34), Freiburg (13), Pforzheim (11), Heidelberg (8) et Gailingen (7). En Palatinat : Ludwigshafen (8) et Mutterstadt (7). A la rubrique « confession » où la quasi-totalité sont portés « Israélites », six femmes font exception : 5 protestantes et une catholique visiblement des épouses de Juifs. Cinq ne sont pas de nationalité allemande : ce sont 3 polonais et 2 apatrides, l’une polonaise et l’autre roumain (les époux Stein, Max et Léa).

Leur destin illustre bien celui de leurs coreligionnaires et compatriotes. Après une période d’émigration qui a surtout concerné les jeunes générations, est venue l’expulsion. De la fin de l’année 1940 au mois de mars 1943 ils ont connu une première période d’internement, passant par Nexon avant d’arriver à Masseube pour le plus grand nombre d’entre eux. Ils n’avaient sans doute échappé jusque-là aux déportations qu’en raison de leur âge. Une cinquantaine d’entre eux sont toutefois retrouvés dans les convois de Drancy à Auschwitz après un séjour à Alboussière, Reillanne ou Gurs. 

Au camp de Masseube, avant l’été 1944, une demi-douzaine de ces déportés avaient été libérés (sur un total d’une trentaine de libérations connues). D’octobre 1944 au début du mois de novembre 1945 ils furent une quinzaine (sur un total de 47). Mais il en restait encore 90 au camp, près de 16 mois après la libération du Gers. Les internés étaient considérés par la préfecture comme des « réfugiés politiques privés de la protection diplomatique de leur pays d’origine ». Le Préfet qui se disait « largement acquis au principe d’élargissement » mettait des conditions à leur libération : que ces internés aient les moyens de subvenir à leurs besoins ou que des membres de leur famille s’y engagent. Ainsi par exemple les époux Stein Max et Léa ont-ils été « libérés » au mois de janvier 1945 par leurs deux garçons venus d’Angleterre les chercher. Et de même José Navarro, Espagnol, l’a-t-il été à la suite de l’intervention du deuxième adjoint au maire de Douai qui lui procurait un emploi au mois de mai 1946. Cela explique la modicité des libérations durant toute cette période. 

Ces 90 Juifs de Sarre, du pays de Bade et du Palatinat ont été libérés au mois de novembre 1945, en trois transports les 15, 19 et 22 (sur un total de 96 personnes) à Lacaune (Tarn). Cette issue a été trouvée au terme de l’« affaire » de l’automne. En effet, un représentant de commerce qui n’était autre que le Président du COJASOR (Comité Juif d’Action Sociale et de Reconstruction), Marcel Bureau, avait sollicité d’un de ses clients de Masseube des informations sur le camp. Ce dernier fit une enquête discrète, à l’insu du Directeur, auprès du docteur Jokl, infirmier, et de la déléguée de la Fédération Israélite de France, Elsa Abraham, avec le concours d’une autre personnalité de Masseube. Sur la base des renseignements fournis le COJASOR a pu organiser ces transferts dans des conditions que nous ignorons. Le scandale est venu de ce que le Mouvement National contre le Racisme (MNCR) de la région de Provence avait eu vent de la présence de cette centaine de Juifs au camp de Masseube auquel collait l’étiquette de « camp de concentration ». Son comité de Marseille avait même envoyé le 21 août au Préfet du Gers une protestation enflammée qui entraîna un échange de courrier entre le Préfet et le Directeur du camp et une visite sur place du Sous-préfet.