Le choix du site

Le 19 mars 1943 les Renseignements Généraux du département interceptent un courrier adressé à Vichy par Madame Suzanne Galerne, Infirmière-Chef du camp, sous couvert de M. Aulanier, chef de camp. On y apprend que le camp de Masseube est destiné à devenir un « camp de vieillards ».

Les ressources de la localité

Les raisons qui ont présidé au choix de ce site pour le transfert des quelque 250 déportés du camp de Nexon et quelques dizaines de Gurs et d’autres n’ont pas dû être très différentes de celles qui avaient fait porter le choix sur l’emprise de la Gare lors de la construction, à la différence près, et elle est importante, que le camp existait désormais et était inoccupé. La disponibilité de l’eau potable dans la majorité des bâtiments (le château d’eau était tout proche du camp) et le branchement électrique constituaient des atouts certains. Ce camp faisait partie de la douzaine de grandes cités d’accueil (plus de 6 bâtiments) construites pendant la drôle de Guerre, à moins de 30 km d’une gare, celle d’Auch, par un itinéraire ne présentant aucune difficulté.

Dans son rapport sur le transfert du camp de Nexon à Masseube, le 20 mars 1943, le bureau auscitain de l’UGIF, suite à la visite de M. Fridman, met l’accent sur la qualité de l’installation : un camp « très bien aménagé » aux « baraques propres, aérées et confortables », ce qui n’était pas tout à fait inexact compte tenu de ce que l’on sait de la qualité de la construction des 16 baraquements.

Le bureau auscitain de l’UGIF, dans le même rapport, joint à ces arguments l’intérêt que présentait la ressource du commerce local : il est vrai que rapidement les magasins d’alimentation, boucheries etc. ainsi que le marché et les exploitations agricoles de la localité ou du voisinage ont été mis à contribution, surtout dans les premières semaines d’occupation du camp. Il s’agissait à la fois de fournir la cuisine des hébergés et celle du mess du camp qui compta plusieurs dizaines de « rationnaires » et, au tout début, quelques membres de leurs familles. Le bourg offrait aussi un ensemble de services tels que des entreprises de transport, pompe à essence, quincailleries, merceries, mécaniciens, électriciens, une pharmacie… et une brigade de gendarmerie. Ces arguments peuvent-ils être considérés comme suffisants ? Nombre de chefs-lieux de canton du département et particulièrement ceux qui disposaient d’une cité d’accueil étaient capables de faire la même offre. En ce qui concerne le rapport du bureau de l’UGIF cela semble plutôt relever de la bonne surprise.

En contrepoint, le rapport de visite de l’Aumônier Général de l’UGIF du 16 juin 1943 permet de marquer le fossé entre la théorie et la pratique. Il commence par concéder que « le casernement est convenable » mais objecte qu’il « ne paraît pas adéquat à la spécialité du camp, lequel est un camp pour vieillards ». Quant aux ressources locales, « on ne trouve rien sur place » affirme-t-il et d’ajouter que « le médecin-chef de Masseube, étant le maire du village, veille à ce que rien ne soit acheté à Masseube pour éviter la hausse des prix ». Cette préoccupation concernant l’inflation des prix n’est pas une surprise. Ainsi, par exemple, le 5 mars 1943 le Secrétaire Général du Service des Réfugiés de la préfecture d’Auch informait le Préfet des doléances d’habitants de l’Isle-Jourdain au sujet de l’augmentation du coût de la vie depuis l’arrivée dans la localité de 50 familles Israélites de Salies-du-Salat.

Les cités d'accueil : des ressources convoitées

Un survol de la correspondance du Préfet du Gers concernant les réfugiés amène d’autres découvertes.

Suite à l’occupation de la zone sud à partir du 11 novembre 1942, les autorités allemandes ont jeté leur dévolu sur un certain nombre de ces cités d’accueil dont on peut supposer qu’une partie étaient disponibles, à l’instar de celle de Masseube. Les cités d’Auch-Seilhan (9 bâtiments), Riscle (Le Bourdalat, 7 bâtiments), Condom (La Bourdette, 14 bâtiments) ont été requises par les « troupes d’opérations ». Un courrier du Service des Réfugiés au Cabinet du Préfet le 27 janvier 1943 permet de comprendre comment les problématiques pouvaient se présenter : les autorités d’occupation s’intéressaient alors au site de Montestruc (15 bâtiments) qui hébergeait un Groupe de Travailleurs Etrangers (GTE), le 862° polonais, dépendant du Ministère du Travail (reclassement professionnel de la main-d’œuvre étrangère). Le GTE s’inquiétait des projets du maire d’utiliser les baraquements du Centre pour le cantonnement des troupes d’opérations afin d’éviter le cantonnement chez l’habitant. Le Secrétaire Général du Service estime « qu’il y aurait lieu de l’informer que jusqu’à nouvel ordre la cité d’accueil en question ne saurait entrer en ligne de compte » et « qu’il lui appartient de faire le recensement des possibilités d’hébergement chez l’habitant conformément aux instructions qui lui ont été données»

Un autre besoin à satisfaire est apparu : l’accueil des réfugiés des zones côtières évacués sur ordre des autorités allemandes. Dès le début de l’année 1943 Condom a été pressenti, Aignan et d’autres aussi dont nous ne connaissons pas le détail. La municipalité de Mirande s’y est préparée dès le début de mars avec son unique baraquement. Mais dès le 5 janvier, le Secrétaire Général chargé du Service des Réfugiés avait informé le Préfet qu’il n’y avait plus, dans le département, que deux groupes de baraquements disponibles : Mauvezin (600 personnes) et l’école d’agriculture de Baulieu à Auch (500). Il proposait de les garder en réserve pour l’hébergement provisoire des réfugiés de la zone méditerranéenne en attendant leur répartition dans les villages alentour.

Un choix par défaut ?

En résumé on peut dire qu’au début de l’année 1943 les cités d’accueil du département disponibles ont été l’objet des convoitises des autorités d’occupation qui ne semblent pas s’être intéressées à la cité de Masseube. Pour les autres, les responsables départementaux ont été partagés entre la satisfaction des exigences de l’occupant en matière de cantonnement des troupes d’opérations, et le souci de garder les capacités nécessaires pour accueillir les réfugiés de la côte méditerranéenne. Un message du Préfet à Vichy le 23 mars, accompagnant un état des possibilités d’accueil du département, attirait d’ailleurs l'attention sur les conséquences de l'arrivée de contingents importants de troupes d'opérations. Cela laisse à deviner les besoins le l’occupant. Quant aux élus locaux, il devait leur arriver d’être pris dans la double contrainte de la satisfaction des directives de l’administration et des aspirations de habitants de leur commune.

Le choix du site de Masseube semble finalement avoir été un choix par défaut. Il y avait aussi à la lisière nord du bourg, au moulin du Batan, une petite capacité d’accueil de plusieurs dizaines de lits que l’« aubergiste », le Père Laforêt, essayait d’offrir, aux jeunes notamment, sans succès en ce premier semestre 1943.

Enfin, dans « ce petit pays de gens aimables et tranquilles » que décrit Suzanne Galerne dans sa lettre de 18 mars 1943 saisie par les renseignements généraux, ou cette « paisible bourgade » évoquée par le Rabbin Robert Sommer dans sa lettre du 11 septembre 1944 aux hébergés en attente de libération, y avait-il une quelconque prédisposition à accueillir quelques centaines de réfugiés juifs ? On ne peut l’assurer, ni son contraire. Les rapports hebdomadaires des renseignements généraux révèlent que dans le Gers le sentiment dominant à l'égard du sort des Juifs était la compassion. Pour le cas particulier de Masseube on peut simplement retenir ici que le village et les communes voisines recélaient un noyau de miliciens actif à la tête duquel se trouvait le docteur Maurice Sailhan, Président de la Délégation spéciale du chef-lieu depuis le 24 septembre 1941 et promu en décembre 1943 au rang de « Chef départemental » de la Milice. On doit noter aussi que l’antisémitisme notoire du « bon docteur Sailhan » lui fit interdire formellement aux hébergés la circulation dans le bourg et sur le territoire de la commune.