Lettre de Robert Sommer aux « hébergés » de Masseube

 

Après Léon Nisand, Robert Sommer est désigné comme aumônier israélite des camps du sud de la France. C’est à ce titre qu’il aura la charge des hébergés de Masseube pendant près de quinze mois. Nommé en juillet 1943 par le grand rabbin Hirschler, il leur rendra sa première visite le 20 août et reviendra le 21 décembre. Après le voyage du 3 janvier « pour l’enterrement de Madame Grombacher » il reviendra à neuf reprises en 1944, soit en moyenne une fois par mois, jusqu’au 26 septembre, date de sa dernière visite. Nous tenons cette lettre de son fils Elie qui réside en Israël.

 

11 septembre 1944

 

Mes chers amis,

 

J’aurais voulu posséder le don d’ubiquité pour me trouver le jour de Roch Hachana à la fois à Masseube, dans les autres camps ou centres, et aussi au milieu de ma famille. Mais je ne puis me trouver partout à la fois et je suis donc privé du plaisir de votre compagnie.

 

Je tiens donc à vous adresser ce message qui vous portera, à l’occasion de l’année nouvelle, mes vœux les meilleurs et les plus affectueux.

 

Voilà 14 mois que nous nous connaissons, que nous souffrons des mêmes souffrances, que nous tressaillons des mêmes émotions et que nous sommes heureux des mêmes joies. L’année qui vient de s’achever a véritablement été terrible pour vous qui, pour la plupart, souffrez depuis le 30 janvier 1933 et, depuis octobre 1940, avez connu les affres de la déportation et de l’internement ; elle a constitué une nouvelle période, pendant laquelle vous avez, au mépris de toute humanité, dû demeurer privés de liberté. Vous êtes restés séparés de vos enfants, vous avez souffert de l’insuffisance de la nourriture, de la précarité de l’habitat et surtout, vous avez souffert dans votre esprit en pensant à tous vos parents dont vous êtes sans nouvelles, les uns parce qu’ils habitent des continents avec lesquels les communications étaient interrompues, les autres, parce qu’en 1942 ou 1943 ils furent déportés et livrés par le Gouvernement français aux bourreaux allemands.

 

Vous aviez aussi une autre source de souffrance : c’était la crainte presque permanente de subir un sort semblable à celui de tant de malheureux et partir, vous aussi, pour je ne sais quelle destination inconnue 1.

 

Et cependant, Dieu m’en est témoin, vous êtes demeurés courageux, fidèles, croyants, aussi bien disposés qu’il était possible. Beaucoup d’entre vous ont conservé l’optimisme et tous, vous avez su garder votre foi.

 

Les épreuves ont continué à vous assaillir et, il y a huit mois, un sauvage bombardement a failli tuer plusieurs d’entre vous, mais Dieu vous a épargnés, et voici qu’il y a un mois, au moment où nous commencions à sonner chaque matin le chofar, en signe de notre délivrance céleste, voici qu’est déjà venue la délivrance terrestre. La France a été délivrée de ses occupants, Masseube est redevenue la paisible bourgade languedocienne qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, et la liberté, le calme vous ont été rendus cependant que vos conditions de vie sont  devenues désormais plus normales.

 

Dans la détresse comme dans la joie, vous étiez et vous êtes demeurés fidèles à la tradition israélite. Chaque jour de l’année, chaque matin, chaque soir vous avez célébré les offices ; chaque jour les hommes se sont réunis pour étudier le sidro de la semaine ou un passage du Talmud. Beaucoup d’entre vous sont demeurés fidèles aux pratiques alimentaires et à l’observance du sabbat, et, lorsqu’il y a six mois, les pains azymes n’ont pu vous arriver 115 d’entre vous sont demeurés pendant les 8 jours de Pâque sans manger ni pain, ni pain azyme. Tout cela, vous l’avez fait avec gentillesse, sans effort apparent et en conservant votre espoir en des jours meilleurs.

 

Voilà que ces jours meilleurs sont arrivés. Rendons grâces au Seigneur. Vous savez que dans moussaf de Roch Hachana nous louons Dieu en trois eulogies dont la seconde est : Borouch ato H’zocher haberiss.

 

Oui, mes amis, Dieu s’est souvenu de l’alliance qu’il avait contractée avec nos pères et il a eu pitié de vous, de nous.

 

Nous voici maintenant sauvés. Il ne nous a pas abandonnés. Il nous appartient de demeurer fidèles et de lui demander maintenant de continuer à nous protéger, nous, nos malheureux frères dont nous ignorons encore le sort, et de protéger toutes les créatures.

 

Notre voix sera écoutée, si, tous réunis, nous prions avec force, et c’est alors que se réalisera la troisième des eulogies de Roch Hachana : Borouch ato H’chomsa Kol terrouass amskho Ysraël berchamim.

 

Je vous souhaite, chers amis, une bonne et heureuse année. J’espère que dans les prochains mois vous quitterez Masseube 2 et parviendrez à retrouver vos parents et vos enfants, dispersés aux quatre coins du monde. J’espère que pendant de longues années encore, vous jouirez d’une vie paisible, et de tout cœur, je vous répète la phrase traditionnelle :

 

Kessivo vahassimo tovo

Lechona tovo tikossevou.

 

 

1 Se peut-il qu’à cette date Robert Sommer ignore le sort de ses coreligionnaires à l’Est ?

2 Les libérations n’interviendront que 14 mois plus tard pour la majorité des hébergés du Camp.