Rapport du Camp de Masseube (Gers)  (CCXVI-47a) sans date, Fonds FSJF

Ce document nous a été aimablement communiqué par Mme Karen Taïeb. (Archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine, Paris)

C’était le 11 mars 1943 1 que les internés du camp de Nexon (Haute-Vienne) arrivaient ici au grand matin. Malgré le froid et un voyage particulièrement dur, on nous laissa jusqu’au soir sans repas chaud. D’autre part nous fûmes reçu par un nombre de gardiens armés… Premières mesures : personne ne devait quitter la baraque ; révision des bagages par une commission spéciale. Tout ce qui se trouvait de vivres fut confisqué, l’argent et les documents devaient être remis au bureau. Les femmes, ainsi que les hommes devaient subir une visitation de corps pour prouver qu’on n’avait pas caché d’argent. Pour 200 gens malheureux, vieux et infirmes, on avait besoin de 40 gardiens et plusieurs brigadiers qui étaient tenus de les surveiller sévèrement. Le commandement du Camp était confié à un Colonel (nom inconnu) 2 et à une infirmière-surveillante, Madame Galerne. Le Colonel venait de Vernet ; il exigeait des vieux gens une discipline militaire. Aux gardiens, il était défendu de nous parler ; personne des internés ne pouvait sortir du Camp, pas de permissions. Nous devions subir une période très dure par les ordres de Madame Galerne : Tous nos bagages – malles, valises, paquets, furent pris et mis en magasin dans une baraque non fermée ; il en a été perdu beaucoup ; aussi ont été pris pour la popote et pour le ménage privé du Colonel la vaisselle confisquée chez les internés ; on n’en a jamais rien revu. Malgré l’alimentation très faible, il était défendu de « faire de la cuisine » à l’aide des petits « poêles primitifs » construits avec des boites de conserves ; lorsqu’on en aperçut, ces poêles furent écrasés avec les mets.

Au mois d’avril 1943 3, les représentants de l’UGIF venaient au Camp pour la première fois. Ils ne furent autorisés d’y entrer qu’accompagnés par Madame Galerne et chaque don devait être remis en sa présence. Les colis contenant des vivres pour suppléer au ravitaillement du camp, envoyés par des parents ou amis, sous propre privation, ont été contrôlés par Madame Galerne ; une grande partie du contenu fut confisquée, même les médicaments demandés par des malades aux parents et amis. Au mois de Mai 1943, elle prit une mesure selon laquelle nous ne pouvions recevoir en fait plus rien du tout, c’est-à-dire seulement des vivres non rationnés. Après l’intervention de quelques personnes, cette mesure fut annulée en (l’) absence de Madame Galerne (autrement on n’avait même pas pu avancer jusqu’au colonel) ou bien facilité(e) : on pouvait recevoir des choses rationnées dans un nombre borné, sous contrôle d’une infirmière. Ce qui fut jugé trop fut confisqué. Une petite partie fut distribuée, le reste disparut.

Nous ne pouvons pas oublier une autre mesure de cette administration. C’était défendu de suspendre aucun vêtement dans la baraque, alors il fallait tout caser dans nos lits. Que nous étions tourmentés par la vermine en peu de temps, personne ne s’en étonnera. Avec les médicaments on était plus qu’économe. Le médecin-chef en même temps Maire de Masseube et Chef de la Milice 4, connu comme antisémite ne se dérangeait que très peu pour les malades. Le médecin du Camp, interné lui-même 5 n’avait pas la moindre influence. Une fois, lorsqu’il demandait des médicaments, Madame Galerne lui répondit : « L’été va venir, alors une grande partie de ces vieux crèvera. Nous autres, Français, nous n’avons pas nous-mêmes de médicaments. »

Notre camp dépendait jusqu’au 1° juillet 1943 du Ministère de l’Intérieur ; à partir de cette date, il fut subordonné au Ministère du Travail. Il y avait aussi un changement d’Administration. Le Camp fut remis au « service social »6 de ce Ministère. Les gardiens furent congédiés, nous en étions contents et d’avis de pouvoir vivre comme des êtres humains libres. Mais quelle déception ! Le maire mentionné plus haut ne voulait pas de juifs en son domaine, nous n’étions toujours pas autorisés de sortir du camp. Aussi on prit soin de respecter rigoureusement cette défense. C’est vrai qu’un directeur très bienveillant, M. Terrasse 7 permettait aux femmes de faire leur cuisine primitive, etc. Avec lui, une dame, Madame Nautreuil, se chargeait d’introduire un régime pour les malades. Malheureusement, cette administration ne fut en action que pour la réception du Camp pendant un mois. Le 1er août notre directeur actuel Monsieur Pérard venait chez nous avec Madame Pérard.

Le 5 août un déplacement partiel du camp commençait. Le premier transport s’en allait le 5 août 1943 à Reillanne 8, le 20 août à Alboussière et le 14 novembre à Tombebouc. Tous ces trois transports se passaient dans des circonstances fort difficiles. Celui pour Alboussière eut lieu en wagons de bétail fort sales de ciment qui y avait été transporté auparavant, malgré la chaleur, il n’y avait pas d’eau. Déjà avant le départ, un homme (E. Nöpler 9) est tombé évanoui. Ce transport se passa selon le modèle allemand et grâce à sa dureté un autre homme (Ludwig Meyer 10) est mort quelque temps après son arrivée. Les gens n’étaient pas autorisés d’emporter leurs bagages. (L') UGIF se chargeait de l’envoi, mais auparavant beaucoup se perdit encore. L’UGIF a aidé notre camp considérablement, avec vivres, argent et médicaments (jusqu’à Frs 1000 au mois). Jusqu’au jour de la libération et même aujourd’hui, l’Aumonier délégué Mr. Sommer faisait beaucoup pour notre camp ; tous ces jours critiques, lorsque notre camp fut complètement dépourvu de tout autre aide, M. Sommer ne s’est pas lassé, mais au contraire il a renforcé encore ses services pour nos coreligionnaires. Sous propre péril, il les a munis de vivres, colis, d’argent. Je tiens encore à mentionner le nom de Monsieur Rudetzky et Flemence. Sans ces deux messieurs qui prirent soin bien des fois pour calmer la faim des internés, leur situation aurait été encore bien plus pénible. Il avait fallu déposer des Espagnols comme gardiens aux poubelles pour empêcher les gens de compléter leur nourriture des déchets dégoûtants et nuisibles… La cuisine pour le régime introduite par madame Nanteuil avait cessé depuis longtemps. Les malades mangeaient la nourriture ordinaire qu’ils ne supportaient pas.

En hiver 1943/44 le ravitaillement fut tellement insuffisant que le médecin du camp, Monsieur Jokl, se sentit obligé de déclarer à M. Sommer : si cela ne changeait pas une grande partie des hébergés ne le supporterait pas. M. Sommer se rendit chez le Directeur qui lui dit qu’il n’y avait rien à faire parce que rien d’autre ne soit à obtenir. Il eut même fait des économies – Frs 80 000 en peu de temps du montant journellement accordé ce qui faisait demander à Monsieur Sommer à M. le Directeur, s’il était installé ici comme commissaire d’épargnes et pourquoi en d’autres camps, ce montant de 15 francs par jour ne suffisait même pas. M. Sommer se rendit à Toulouse et procura à l’aide des Quakers 500 kilos d’orge pour notre camp. Aussi notre nourriture fut améliorée pour un certain temps.

Auprès de ce mauvais ravitaillement de l’année 1943/44, nous avions à endurer dans des baraques primitives un hiver très dur. Par suite de la pénurie de bois, nous reçûmes au premier temps 8-10 bûches par poêle, puis chaque fois moins et à la fin 3-4 morceaux de bois. Ce qui causaient faim et froid – rien que ceux qui erraient pendant 4 ans dans des différents camps pourraient en juger la misère.

Depuis le 20 Août, jour de la libération de la France, nous autres aussi, nous en avons eu quelque soulagement : nous pouvons circuler au canton (de) Masseube, nous promener à souhait. Par contre, au sujet de la libération rien n’a encore changé 11. Le ravitaillement s’est amélioré en général.

Nous prions que l’éternel nous donne à survivre encore et nous laisse voir le jour de la libération complète.

 1 Sans doute le premier transfert au Camp. Les transferts ont été opérés surtout dans la deuxième quinzaine du mois de mars.
 2 Louis Royer
 3 La première visite remonte au 20 mars 1943.
 4 Il s'agit du docteur Sailhan.
 5 Gerstenfeld ou Jokl ? Ce dernier est arrivé au camp le 17-11-1943 seulement. Il est Autrichien et dit catholique.
 6 Service Social des Etrangers.
 7 Le successeur de Louis Royer est Paul Périnat, d'après les Archives départementales, jusqu'à la fin novembre 1943. Y a-t-il confusion? Une lacune dans nos connaissances? Bernard Pérard est effectivement Directeur du Camp en janvier au moment du mitraillage.
 8 Le convoi de Reillanne est enregistré au départ le 12 août à Masseube et non le 5. C’est exact pour celui vers Alboussière, mais pour Tombebouc c’est le 14 septembre.
 9 Non enregistré à Masseube.
10 Ludwig Mayer.
11 Les libérations interviennent en novembre 1945. Ce document est donc antérieur à cette période.