CCXVI-47 Wilhelm Byk  (11 février 1945) Fonds FSJF

Ce document nous a été communiqué aimablement par Mme Karen Taïeb (Archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine, Paris). On peut le trouver sur internet (www.jewishtraces.org).

Wilhelm BYK et son père Chaim sont entrés en France respectivement les 15 et 14 mai 1940 ; les 11 et 15 mars 1943 au Camp de Masseube. Wilhelm devait faire partie du petit groupe transféré à l'ouverture du Camp. Ils ont tous deux été libérés le 18 mai 1945. A cette date leurs compagnons d'internement avaient encore six mois à passer à Masseube.

En caractères gras la partie du témoignage concernant Masseube.

Evénements pendant ma captivité dans des camps de concentrations (St-Cyprien, Gurs, Masseube)

C’était en février 1939 que j’ai quitté illégalement l’Autriche pour chercher comme Israélite un refuge en Belgique. Arrivé en Bruxelles, j’ai cru d’être sauvé du nazisme tyrannique. Le 10 mai 1940, le jour de l’attaque allemande contre la Belgique j’ai été évacué en France. Dès mon arrivée en France j’ai été mis au camp La Foga pour quelques jours et puis transféré à St Cyprien, près de Perpignan. Bien que je sois Israélite, j’avais la nationalité autrichienne et par conséquent reconnu comme Autrichien.

La vie à St Cyprien était la plus primitive. Le jour malheureux de l’armistice arrive, tous les citoyens allemands et autrichiens ont été mis en liberté mais nous les juifs sont restés dans des camps et plus encore notre captivité ne devait que commencer. En effet le gouvernement de Vichy nous traitait comme de vrais prisonniers des gardiens spéciaux ont été envoyés pour nous surveiller. La chaleur était grande, la nourriture mauvaise, il n’y avait pas un lit à notre disposition il a fallu se coucher pendant longtemps sur le sol ou sur un peu de paille. Le nombre des vermines était effrayant. La fièvre typhoïdique et la malaria sont devenues des maladies quotidiennes. Les milliers de mes coreligionnaires ont payé avec leur vie cette épreuve terrible. C’étaient surtout les jeunes qui étaient les plus enclins à ces maladies mortelles. En juillet 1940 nous étions à peu près 7 000 Israélites à St. Cyprien. Les survivants de ces 7 000 Isr. Ont été transférés dans des wagons à bestiaux aux camps de Gurs et Argelès. En arrivant à Gurs j’ai rencontré beaucoup d’autres malheureux. J’étais en ce moment ensemble (avec) mes père et frère. Ayant cru que ma souffrance serait terminée je me suis trompé. Ces souffrances, ces privations sont devenues toujours plus grandes et plus grandes. D’une part le froid était fort, d’autre part la faim était insupportable. Tous les jours des morts de faim et froid. Aujourd’hui le tour était à l’un, demain à l’autre. Lorsqu’on voyait les enterrements en masses on se demandait dans son malheur et misère – Est-ce que le tour prochain sera-t-il le mien ? Des milliers de juifs ont payé l’internement à Gurs seuls avec leur vie, il n’était pas possible de résister à ces souffrances. Le matin un quart de café, vers 11 h. la ration de 250 g de pain minutieusement pesé. Le menu était presque toujours pareil, une soupe, de l’eau contenant quelques feuilles de choux ou de citrouilles et topinambours comme légume ont été servis à midi. Le repas du soir était pareil à celui de midi. Il y avait une petite cantine où on pouvait s’acheter des fois des dattes ou des figues mais il fallait avoir de l’argent.

Aucune réclamation des internés n’a été acceptée par le chef d’îlot. Chaque suggestion était vaine. Les îlots étaient tous pleins. Une grande partie des internés sont devenus infirmes la peur de mourir de faim a eu des graves conséquences psychiques sur tous les malheureux. Un jour une bonne nouvelle est entendue au camp nous aurons la possibilité de quitter Gurs. En effet quelques jours après un convoi de plusieurs centaines (de) personnes a été formé dans le but de les envoyer au Centre de Récébédou. En quittant Gurs j’avais la conviction d’avoir survécu (à) l’internement. On nous disait qu’un centre d’accueil avait été établi à Récébédou, c’est un fait qu’il n’y avait pas de baraquements à Récébédou mais à part cela la misère du camp était la même. Une cuisine générale faisait les repas pour plus de mille personnes - pour le peuple - une cuisine spéciale appelée « Mess » était réservée aux gardiens. Une grande partie de ce qu’il a été touché pour le peuple a été usé par cette fameuse cuisine spéciale. Pendant que les internés mouraient de faim, les gardiens ne se laissaient pas empêcher de se faire servir des pommes frites, ils avaient tout en abondance parce qu’ils prenaient nos rations. Les ordres comme : défense stricte de ne rien enlever des tinettes 1 sont caractéristiques. La faim forçait beaucoup des prisonniers de manger des épluchures des carottes et même des pommes de terre, ce qu’on avait ramassé des tinettes. Pour un morceau de pain des prix exorbitants ont été payés. On vendait tout, des costumes, des chaussures, de l’or pour du pain. Il s’agissait d’être ou de ne pas être. La volonté de rester vivant était grande, les uns voulaient encore voir leurs enfants, qu’ils avaient en étranger, les autres voulaient bien d’avoir la satisfaction de vivre un jour la défaite de l’Allemagne nazie, du nazisme.

Presque pas un jour [ne] s’est passé sans que des enterrements avaient lieu. Malgré tout, l’administration du camp n’hésiterait pas de demander une discipline militaire ; ceux qui ne pouvaient pas la tenir ont été mis impitoyablement dans des barbelés fameux.

L’août 1942 arrive. Il y a encore des survivants. Quel miracle ! On les ramasse, hommes et femmes dans les barbelés, on ne leur dit rien de l’avenir. Des gardiens spéciaux organisent le transport, on les compte comme du bétail et les met dans des wagons à bestiaux fermés. C’est le voyage de mort, le chemin le plus dur, qu’il faut marcher. Moi-même, j’avais la chance de pouvoir échapper grâce à l’intervention du chef d’îlot, qui m’employait comme interprète, en même temps mon père a été sauvé aussi. Mon frère se trouvait en ce moment au camp d’émigration de Les Milles et a été déporté, ainsi que ma mère se trouvant à Bruxelles.

Quelques centaines de vieillards sont restés des milliers de nos confrères des camps. Mais pour ces vieillards le camp de Récébédou était encore trop bon paraît-il ; on leur a réservé un camp spécialement réservé pour eux : Nexon, centre de séjour surveillé. Ces vieux (de 60-80 ans) ont été jetés de nouveau dans des baraquements. La même procédure commence ; les victimes de sous-alimentation et de froid sont extrêmement  nombreuses mais il y a encore des vivants. Une commission spéciale française arrive, le triage est fait, on trouve encore une centaine de transportables. C’est dommage de les laisser, on les déporte. Le petit reste était amené dans des Centres de Masseube, Villemur, Septfonds etc.

 Voilà, un grand bateau de personnes a été coulé et quand même on compte encore des survivants. J’avais la chance de pouvoir aller ensemble avec mon père à Masseube qui était au début aussi un camp de concentration. 200 vieillards ont été gardés par 40 gardiens. Après un séjour de 6 mois à Masseube, j’ai été arrêté dans la nuit du 9 au 10 septembre 1943 et amené à Noé pour être incorporé à l’organisation Todt. Quelques heures avant le départ j’ai été transféré par hasard à l’îlot libre et pouvait par conséquent échapper au convoi. A Noé même je n’ai pas rencontré des gens avancés en âge ; même ces vieux ont été amenés à Vernet 2 pour la déportation ; vieillards, femmes et enfants tous fallaient subir le même sort, je me rappelle à Mme Altmann et leurs 5 enfants, son mari est décédé à Noé, elle et ses enfants n’ont pas été libérés de la déportation.

J’ai réussi d’être renvoyé à Masseube. En ce moment-là j’ai cru d’avoir survécu les épreuves. Une soirée, le 10 janvier 1944 vers 10 h. 10 du soir, le Centre de Masseube a été mitraillé. Des graves blessés, comme entre autres Mme Goldschmidt Emma, Mme Mann Yda ou Mme Steiner Régine devaient être transportées immédiatement à l’hôpital d’Auch. Le médecin déclarait au sujet de Mme Mann qu’elle serait perdue et Mme Goldschmidt perdrait une jambe. En effet, Mme Goldschmidt, une mère de 73 ans a perdu une jambe, Mme Mann est restée vivante mais gravement souffrante 3. Le journal de Vichy marquait le lendemain, qu’un avion anglais aurait mitraillé le Centre de Masseube. Nous avons appris de source officielle que cet avion anglais était un avion des boches, qui a pris comme prétexte du mitraillement l’éclairage du Centre. Mmes Goldschmidt, Mann Yda, Steiner Régine sont des témoins vivants de cette barbarie, elles se trouvent actuellement au Centre de Masseube dans le Gers. Quelques mois après ce mitraillement une commission de 2 officiers allemands arrivent au Centre, ils demandaient des listes de tous les Israélites (en somme 170). Le Directeur nous déclare : il faut compter et se préparer sur la déportation. Heureusement à la dernière minute le Gers, la France a été libérée par les vaillants maquisards et les armées alliées. Les bourreaux allemands ont été chassés du pays. Grâce à ce fait historique, que nous les survivants de St. Cyprien, Gurs, Nexon, Récébédou, Noé ont eu le bonheur de voir la France libérée. Nous en remercions Dieu de tout cœur.

Lourdes, le 11 février 1945.

Wilhelm Byk

1 Il s’agit des poubelles.

2 Le Vernet, Ariège.

3 Il y aurait eu six blessées dont quatre grièvement :  Kamilla Khan et Emma Goldschmidt (amputées d’une jambe), Regina Steiner (blessée grièvement à la tête), Ida Mann (touchée gravement au poumon) et deux cas légers, ceux de Frieda Harburger et Clara Heinemann.