L’affaire Sommer 

Robert Sommer était, depuis juillet 1943, l’Aumônier des camps de la région de Toulouse. Il avait succédé à Léon Nisand dans sa charge auprès des internés de Masseube auxquels il rendait visite régulièrement, depuis août 1943, pratiquement tous les mois depuis janvier 1944. Le Directeur du camp était alors Bernard Pérard, depuis le 1er août  1943 et le passage au Service Social des Etrangers. Dans le camp il y avait un Comité Social composé de trois personnes avec lesquelles le nouveau Rabbin travaillait : Max Stein son Président, le docteur Jokl et Wilhelm Byk. 

Robert Sommer s’est démené pour porter secours aux internés, qui manquaient de tout, auprès de l’UGIF, des Quakers et de l’Aumônerie générale israélite, ainsi qu’en témoigne le rapport anonyme sur le camp : « Jusqu’au jour de la libération et même aujourd’hui, l’Aumônier délégué Mr. Sommer faisait beaucoup pour notre camp ; tous ces jours critiques, lorsque notre camp fut complètement dépourvu de tout autre aide, M. Sommer ne s’est pas lassé, mais au contraire il a renforcé encore ses services pour nos coreligionnaires. Sous propre péril, il les a munis de vivres, colis, d’argent. »  

Le déroulement de l’ « affaire » 

Elle débuta le 20 septembre 1944 par une lettre du Rabbin au Directeur du camp. Il est à noter que cette lettre est postérieure à sa lettre aux internés (datée du 11 septembre) et précède sa dernière visite au camp les 26 et 27 (jour du Kippour) du même mois. 

Le contenu de la lettre du 20 est un rappel de Bernard Pérard à ses devoirs d’assistance aux internés, lesquels étaient dans la détresse. Cette situation fait écho à la mention faite, dans le rapport anonyme, d’une circonstance comparable que l’on peut situer au début de l’année 1944 : « En hiver 1943/44 le ravitaillement fut tellement insuffisant que le médecin du camp, Monsieur Jokl, se sentit obligé de déclarer à M. Sommer : si cela ne changeait pas une grande partie des hébergés ne le supporterait pas. M. Sommer se rendit chez le Directeur qui lui dit qu’il n’y avait rien à faire parce que rien d’autre ne soit à obtenir. Il eut même fait des économies – Frs 80 000 en peu de temps du montant journellement accordé ce qui faisait demander à Monsieur Sommer à M. le Directeur, s’il était installé ici comme commissaire d’épargnes et pourquoi en d’autres camps, ce montant de 15 francs par jour ne suffisait même pas. M. Sommer se rendit à Toulouse et procura à l’aide des Quakers 500 kilos d’orge pour notre camp. Aussi notre nourriture fut améliorée pour un certain temps. »

Voilà qui donne crédit aux griefs de Robert Sommer envers Bernard Pérard dans sa lettre du 20 septembre : « Si je n’étais pas intervenu à dix reprises, les hébergés n’auraient pas encore aujourd’hui la carte de textile. Si l’UGIF, si les Quakers, si l’Aumônerie générale israélite n’avaient pas adressé aux malheureux des secours et des colis dont la valeur en ces derniers mois a dépassé un million de francs, ce ne sont pas 19 hébergés qui seraient morts mais probablement la totalité. Voilà ce que vous appelez service social. »

Le Directeur du camp, dès le 26, adressa au Préfet du Gers une protestation accompagnée d’une allocution, signée de Robert Grumbach et Lina Alsbacher, au nom des chefs de baraque qui se déclaraient « unanimement pénétrés d’un sentiment de répulsion » pour la lettre de leur Rabbin. Une lettre-pétition a même a été proposée à la signature des internés.

Entre le 26 et le 28 septembre le Préfet a visité le camp et a eu avec « des hébergés », « en Allemand », des discussions qui ont dissipé ses doutes, s’il en avait. Robert Sommer étant lui-même à Masseube les 26 et 27, cette visite a dû se dérouler le 28, le jour-même où le Préfet en prit note, à son retour peut-être. Dès le lendemain il diligenta une enquête des Renseignements Généraux dont le rapport fut remis le 4 novembre.

Les Griefs

Plusieurs faits incitent à accorder crédit à Robert Sommer : le Rapport anonyme sur le camp d’abord, ensuite la précision du contenu de la lettre de Robert Sommer à Bernard Pérard : son nombre de visites de septembre 1943 à août 1944 est effectivement de dix (« Si je n’étais pas intervenu à dix reprises… »), le nombre des décès est exact (« ce ne sont pas 19 hébergés qui seraient morts… ») et l’on peut penser que les autres griefs, ceux concernant l’emprunt d’une valise à un hébergé décédé, le paiement de sa pharmacie sur le compte de l’UGIF…, et tous ceux que le Rabbin a préféré taire, ne soient pas infondés. De même que ses pratiques d’économie sur la subvention d’Etat suggérées par le rapport anonyme. Et "la pêche à la truite" à laquelle Bernard Pérard aurait préféré consacrer son temps, qui est une tradition de la localité, peut ne pas avoir été une simple figure de style de la part du Rabbin Sommer.

Dans ces conditions, l’Allocution de Robert Grumbach « au nom des Chefs de baraque » semble de circonstance et plus à mettre au compte de la lassitude et du souci de ne pas faire de vagues de la part de gens qui avaient suffisamment été éprouvés.

Une explication

Plus intrigant : le manque de succès de la lettre-pétition mentionnée dans cette allocution : « Il est significatif que notre intention de faire signer par les hébergés une lettre vous exprimant nos sentiments à votre égard, n’ait pas eu pour le moment le succès voulu par suite de certains motifs, entre autres par crainte des hébergés de désavantages que leur signature pourrait entraîner. »

Le Commissaire de Police, Chef des Forces de Police du Gers, en dépit de son apparente méconnaissance du camp et des internés (Robert Sommer n’est pas « interné » dans le camp, mais, remarque-t-on, il y passe quelques nuits à l’occasion de ses visites, notamment du 26 au 27 septembre ; il prend les Espagnols pour des Polonais) a toutefois le mérite de nous fournir un piste : la campagne d’intimidation dont on accuse les responsables du Comité Social pour les hébergés Israélites serait fondée sur la crainte de « privations de secours » : «  Toutes ces personnes ne se contentèrent pas de leur rôle moral, et se chargèrent en outre de la répartition des différentes denrées provenant de l’U.G.I.F. Il en résulta un certain mécontentement parmi les internés qui reprochaient au comité d’effectuer la répartition des denrées de façon inégale, en réservant une trop grande part aux 34 Polonais  du Camp (lire "Espagnols", cf. ci-dessus), tandis que d’autres ne recevaient qu’une petite part de ce qui devait leur revenir normalement » écrit le Commissaire Bousquet.

On lui pardonnera d’avoir pris les Espagnols pour des Polonais. Après tout, le Directeur du camp lui-même prénomme « René » le Rabbin Robert Sommer qu’il est censé fréquenter depuis plus d’un an ! Ainsi donc il semble que Robert Sommer, avec les secours qu’il arrivait à procurer au camp, s’employait aussi à soulager la misère des Espagnols - en bien plus grande difficulté que les Juifs, pratiquement sans correspondants et sans secours - y compris avec des aides venant de l’UGIF. Cette pratique, qui l’honore, donnait prise à la critique et, de là à l’idée qu’il pût se servir de ce moyen pour soutenir la « cabale en vue de remplacer l’Administration … du Camp », dont la dite administration lui attribuait la paternité, il n’y avait pas un grand pas à faire pour des gens désemparés. En haut lieu, on semble s’être satisfait de faire des membres du Comité social des internés des boucs-émissaires et de les faire passer pour les exécutants de ce complot.

On s’étonnera que Wilhelm Byk ne fasse pas allusion à cette affaire dont il a pu être témoin et partie prenante. La date de sa libération, et de celle de son père, (18 mai 1945) dans le registre de Masseube ne cadrant pas avec celle de son témoignage (11 février 1945, à Lourdes) la question reste en suspens. On s’étonnera aussi que, Robert Sommer étant présent les 26 et 27 septembre à Masseube, sa présence au camp n’apparaisse dans aucun des documents du dossier et que le Préfet du Gers n’ait pas cherché à le rencontrer. L’Etat savait-il que Robert Sommer était un homme de tempérament ?

Dans sa lettre du 20 septembre au Directeur du Centre, le Rabbin fait allusion à une visite des FFI au camp après la Libération. Dans sa protestation du 26 au Préfet, le Directeur évoque une deuxième visite des mêmes FFI le 25 septembre, en la personne de Mr. Kreiseberger. La première semble avoir eu pour but la sanction du comportement de deux femmes, « Mademoiselle S et madame D. ». Le Rabbin laisse entendre que le Directeur du camp l'a échappé belle et n'a été sauvé que par la générosité du Comité Social, en particulier de Max Stein et de lui-même. Restent les intentions réelles des FFI. Etait-ce seulement une affaire de « femmes tondues » ? Quel « traitement », selon les propres termes du Rabbin, pouvaient-ils « appliquer » au Directeur du camp qui ne devait pas être, par principe, en odeur de sainteté en cette période ? Quel pouvait être le but de la deuxième visite ? A-t-on simplement préféré l'apaisement?

Toujours est-il que les deux protagonistes ont quitté les lieux : Robert Sommer a quitté Montauban et la région le 17 octobre 1944 pour Paris et le nouveau Directeur, Pierre Bourgerie, rédigeait son premier rapport fin novembre.