L’affaire du Comité de Nice

Le 21 août 1945, le Comité régional du Mouvement National Contre le Racisme (MNCR) de Provence, domicilié à Marseille, a adressé au Préfet du Gers un courrier incendiaire : « C’est avec une réelle surprise, et une grande amertume que nous, patriotes et résistants, avons appris qu’il existe dans votre département, un camp de concentration où 100 juifs vivent dans un dénuement le plus complet... Alors que partout en France et principalement notre mouvement, s’élève contre les bagnes nazis, nous ne permettrons pas qu’il existe en France libérée un bagne du même genre… »

Le 28 août le Préfet du Gers, dans une longue réponse, s’explique et donne au comité des assurances concernant le statut du camp (« un centre d’hébergement et non un camp de concentration »),  celui des internés (« des réfugiés politiques privés de la protection diplomatique de leur pays d’origine … circulant librement sur le territoire de la commune de Masseube et bénéficiant d’une permission de 15 jours tous les deux mois »), l’état de leur installation et les « conditions » qu’il pose pour leur « libération totale ». Cette lettre n’est autre que la copie de celle précédemment adressée (le 16) au Comité du MNCR de Nice. Ce Comité avait fait une démarche semblable dont nous ne connaissons pas le détail et déjà remercié pour les « apaisements sérieux et l’explication de l’existence de ce camp que l’on (leur) avait présenté différemment ». Le 1er septembre, le Comité régional du MNCR de Marseille faisait de même et proposait ses services pour la fourniture de vêtements, dont le besoin avait été évoqué par le Préfet dans ses réponses, et la recherche de travail. Le 5 septembre, le Préfet transmettait cette offre au Directeur du camp de Masseube, Pierre Bourgerie. L’échange avait été vif et sérieux, mais tout aurait pu en rester là.

Or, selon toute apparence, le Comité du MNCR de Nice avait, entre temps, alerté l’Entraide Française dont le délégué d’Auch, le docteur Baurens, accompagné d’un secrétaire et d’une assistante sociale s’est présenté au camp le 6 septembre pour enquêter sur les conditions de séjour des internés. Il avait en mains une liste de 16 personnes hébergées réputées être à l’origine de la démarche auprès du Comité du MNCR de Nice, laquelle liste s’était transformée en « lettre de réclamation ». L’enquête s’imposait alors.

L’enquête

Elle a commencé par l’interrogatoire des 16 signataires par le docteur Baurens lui-même, puis par Elsa Abraham, internée au camp, déléguée de la Fédération Israélite de France. Il n’en est rien sorti sinon que Mme Abraham s’est souvenue qu’il s’agissait des noms de 16 personnes particulièrement nécessiteuses recueillis deux mois auparavant par elle-même à la demande du docteur Jokl, interné qui faisait fonction d’Infirmier-chef, à destination du Comité du MNCR de Nice par l’intermédiaire de deux dames de Masseube. L’enquête se déplaçait vers le bourg.

Avec le feu vert du Préfet, le Directeur du camp a organisé le 28 septembre la « confrontation » à laquelle il avait été autorisé, « afin de faire toute la lumière sur l’affaire ». Au cours de cette confrontation intervint un nouveau personnage, Mr. P., qui produisit le brouillon d’une lettre par lui adressée à M. Marcel Bureau, Président du COJASOR (Comité Juif d’Action Sociale et de Reconstruction). Ce Comité avait été créé dans la clandestinité et officialisé à la Libération pour venir en aide aux survivants de la Shoah et aux rescapés des camps d’internement. M. Bureau ayant eu connaissance de l’existence du camp avait chargé Mr. P. de faire une enquête discrète sur lui et la situation matérielle des internés (sans doute est-ce M. Bureau lui-même qui informa de ces démarches le MNCR). Il lui avait aussi demandé de lui communiquer, avec le résultat de son enquête, une liste des internés les plus nécessiteux. C’est la liste que le docteur Jokl avait demandé à Elsa Abraham de dresser. Peu importe que cette lettre ait été adressée à Nice par Mr. P. ou M. Bureau. L’important ici c’est que ces informations sont parvenues jusqu’à Nice.

Malaise

Plusieurs faits, dont le rythme des échanges de courrier, amènent à douter de la sérénité et du professionnalisme des personnes en charge.

Le Préfet, peut-être en difficulté devant le dossier du reclassement des internés, fut prompt à la récupération de l’offre du MNCR de Marseille : « Le Mouvement National contre le Rascisme (sic), section de Marseille, … m’offre de vous adresser des vêtements si ces Israélites se mettent à ma disposition pour trouver des moyens de travail » écrit-il au Directeur du camp le 5 septembre 1945. Il n’est aucunement question de cette condition dans la lettre du Comité de Marseille datée du 1er septembre. Et quelle raison ou intérêt aurait-il donc eu à la poser ? On a noté l’orthographe de la note préfectorale. Quant au Directeur du camp, dans sa lettre du 8 septembre le MNCR devient « le Comité de Racisme à Nice » !

La théorie du complot accompagne le dossier du commencement à la fin. Dans un post-scriptum à sa réponse du 28 août 1945 au Comité de Marseille, le Préfet ajoute déjà : « J’ai le sentiment que la plainte non fondée émane d’une israélite allemande plus que sujette à caution ». Cette personne n’est autre qu’Elsa Abraham dont le Commissaire des R.G., au retour de sa visite du camp, note le 14 septembre : « Une Juive, Mme Abraham parfaite parlant français…»). Sous la plume du Directeur du camp, le docteur Baurens, lors de sa visite du 6 septembre, n’aurait pas écarté l’hypothèse « d’une campagne intéressée à la dissolution du centre » ; le 8 septembre 1945 la méfiance persiste à régner dans son esprit après la découverte de la véritable raison de l'établissement de la liste. Pour lui les deux dames de Masseube, ou l’une d’entre elles seulement, « auraient donc transmis au Comité de Nice cette réclamation en déformant avec intention les demandes qu’avaient faites les 16 hébergés ». Il ne désarme pas le 29 septembre, après la découverte de la lettre de Mr. P. et de son contenu : « si toutefois le brouillon qui m’a été présenté est comme me l’affirme (Mr. P.) exactement conforme à la lettre qu’il a adressée à Nice. ». Pour conclure, faute de mieux, dans la même lettre : « il ressort clairement que seul le Comité de Nice reste en cause, une raison encore inconnue l’a poussé à mener cette campagne. (Mr P.) et l’Infirmier JOKL n’ont été que des intermédiaires inconscients et maladroits, l’enquête doit être continuée à Nice au sein du Comité et je suis persuadé que l’origine y sera découverte, car c’est là que se trouve la solution. »

Au chapitre des mauvaises pratiques : le traitement que le Directeur du camp propose au Préfet de réserver à Mr. P. : « J’ai exposé en détails à (Mr. P.) que cette responsabilité telle qu’il l’a prise pouvait être grosse de conséquence et je me permets de vous suggérer qu’il serait utile, pour éviter un précédent et surtout pour inciter les « mouches du coche » à ne s’occuper que de ce qui les regarde de convoquer à la Préfecture, (Mr. P.) et de l’inviter à ne pas se mêler à l’avenir  des choses qui ne peuvent que lui être préjudiciables à tous les points de vue. » L’intimidation, quoi ! Le Directeur, c’est clair, n’a pas digéré l’enquête faite dans son dos.

La vraie source de l’incident

A l’origine de l’échauffement des esprits il y avait en fait simplement et banalement la méconnaissance du statut du camp de la part des Renseignements Généraux : dans la « note à joindre au dossier Masseube » datée du 14 septembre 1945, suite à la visite du camp dans l’après midi avec le Sous Préfet de Mirande et le commandant de gendarmerie, on peut lire à propos du camp, sous la signature du Commissaire : « … observation au service qui m’a indiqué qu’il dépendait de l’Intérieur, alors qu’il est sous la coupe du ministère du Travail, ce qui m’a fait donner dans plusieurs lettres une fausse indication au Mouvement c/le Racisme de Nice, Marseille… ». Les services en question sont les Renseignements Généraux, dont le Commissaire est le Chef et qui n’en sont pas à une boulette près en cette période troublée. Un membre de phrase rayé (après coup) sur les deux courriers de la Préfecture adressés aux Comités de Nice et de Marseille (les 16 et 28 août 1945) avec mention d’une confusion probable avec le camp de Bégué sur l’un d’eux (celui du 16), atteste de la coupable méprise dont on fera payer les conséquences aux malheureux internés et à quelques personnes de bonne volonté du bourg.

Elsa Abraham témoignait, dès le 7 septembre, de l’exaspération  régnant, dans cette dernière épreuve, parmi les internés juifs qui n’avaient pas été épargnés depuis 1933,: « Je veux vous dire que toutes ces femmes ainsi que moi, nous avons tellement souffert les dernières 12 années, on nous a séparés de nos familles, on nous a volé notre fortune, on ne sait pas si nos maris vivent encore, et maintenant on a tiré ces femmes toutes innocentes dans une intrigue, dont elles ne savent rien…» Et plus loin : « notre honneur c’est la seule chose que nous possédons encore ».

Le fin mot de cette histoire est que c’est Mr. P. qui est à l’origine du contact avec le COJASOR et, par là, de la libération tant attendue de la centaine de Juifs toujours retenus au camp de Masseube.

mp