A.D. Gers 1W592 

Service départemental des Renseignements Généraux – n°1631 - 

Auch le 6 juillet 1943 

Le Commissaire de Police des Renseignements Généraux 

A Monsieur le Préfet du Gers (Cabinet) 

Objet : A/S. du camp de Masseube 

Référence : Vos notes du 11 juin, n° 2349 du 9.6. et 2249 F/ST du 31 Mai 

J’ai l’honneur de vous communiquer ci-dessous le résultat de l’enquête effectuée sur le camp de Masseube : 

Le camp de Masseube a été créé au début du mois de mars 1943 avec des éléments provenant des camps d’hébergement de l’Ariège et des Htes-Pyrénées. Il compte actuellement environ 340 hébergés, dont 280 israélites provenant de la Rhénanie et 60 espagnols. 

Leur alimentation pose de graves problèmes surtout en produits non rationnés et en légumes frais. 

En principe les vivres sont fournis par l’Intendance. La viande, les abats, le vin et le pain sont achetés dans le commerce local. Occasionnellement et selon les fonds disponibles, des quantités variables de légumes sont achetées dans les mêmes conditions. 

De plus, les hébergés bénéficient de quelques rares attributions supplémentaires distribuées par les représentants du Secours Suisse, du Secours National et de l’U.G.I.F. (Israélites de France). 

Les quantités allouées officiellement sont celles de la carte d’alimentation, catégorie « A ». Il faut y ajouter une quantité moyenne journalière de 300 grammes de légumes frais. Mais la direction du camp éprouve de grandes difficultés pour se procurer les légumes verts, qui doivent tous venir de l’extérieur, Masseube ne comptant presque pas de marchés. 

Selon l’avis des dirigeants du camp, confirmés par les médecins, ces allocations sont absolument insuffisantes pour maintenir les hébergés dans un état de santé normal. 

Conscients de cette situation, les pouvoirs publics ont précisé dans une circulaire en date du 19 Août 1942 de M. le Ministre de l’Agriculture, que les hébergés administratifs pourront bénéficier de la catégorie « A » des centres urbains à laquelle viennent s’ajouter des suppléments appréciables. 

Jusqu’ici le camp de Masseube n’a pas pu obtenir les rations attribuées par cette circulaire en date du 19 Août 1942. Les services locaux du Ravitaillement n’ont pas cru devoir donner satisfaction aux demandes réitérées que leur ont adressées les dirigeants du camp. Le Ministère de l’Intérieur en a été saisi dernièrement, mais aucune réponse n’est encore intervenue. 

L’Infirmière chef tient une comptabilité des colis et des quantités saisies. Si les opérations de saisies semblent laissées à l’initiative de l’Infirmière chef, les vérifications comptables paraissent arbitraires, aucun visa du chef de service n’y figurant. 

Le mess du camp où le Colonel Chef de Camp, sa femme et ses principaux collaborateurs prennent leur repas, a la réputation d’une bonne cuisine. 

Pour parer au manque de nourriture les hébergés demandent aux gardiens de leur procurer quelques denrées notamment des œufs. Ceux-ci parcourent aussi la campagne pour trouver quelques victuailles qui sont achetées au prix fort et revendues aux hébergés encore plus cher par leurs gardiens. 

Les infirmières n’ont pas une bonne réputation au point de vue conduite, on dit qu’elles ne porteraient pas assez de soins aux malades dont 7 sont morts dans un délai de 2 mois sur un total de 350, elles n’en seraient pas à leur première aventure galante avec quelques fonctionnaires du camp. 

En ce qui concerne les gardiens du camp, dont l’effectif est actuellement de 44 hommes, y compris le personnel de bureau, il est à noter qu’il s’agit en général de fonctionnaires mutés à Masseube par mesure disciplinaire. Loin de s’améliorer, leur conduite laisse bien à désirer et le chef de camp affirme que ce n’est pas avec de tels éléments qu’il peut assurer convenablement la mission qui lui est confiée. 

Les gardiens prennent en principe leurs repas au mess du personnel du camp. Celui-ci est ravitaillé par les soins de l’Intendance, à l’exception des articles d’épicerie. Le prix de la pension est fixé à 17 frs par jour. Une quinzaine de gardiens trouvant cette nourriture insuffisante ont créé une popote dans un restaurant de la ville. Le ravitaillement de cette popote est effectué par les pensionnaires eux-mêmes, qui « battent la campagne » pendant leurs loisirs, pour trouver les produits et denrées indispensables. Ils achètent naturellement au prix fort. 

Cette situation n’a pas échappé aux Massylvains qui s’en inquiètent beaucoup. 

Pour suppléer à ce manque de nourriture les hébergés se font aussi adresser par leurs parents ou amis, demeurant en France ou à l’étranger, des colis qui sont visités par l’infirmière chef avant d’être remis à leur destinataire. 

Sur instructions du Chef du Camp les visiteurs confisquent toute quantité de denrées paraissant anormale. C’est ainsi que les produits contingentés sont retenus, si leur quantité dépasse notoirement les attributions normales. Certains hébergés recevaient plusieurs fois par mois plus de 8 kgs de pain, alors que la ration normale ne dépasse à peine cette quantité. 

D’autres produits, sardines à l’huile, figues, parviennent en quantités importantes. Dans ce cas, une partie seulement de l’envoi est laissée à l’hébergé destinataire, le surplus est placé en « provision » en son nom et lui est distribué, d’après le chef de camp, au fur et à mesure des besoins de l’infirmière chef. 

Les produits pharmaceutiques (liqueurs, alcools, éthers) sont intégralement saisis par le service et affectés à l’infirmerie pour le service de tous les hébergés. 

Avec les gardiens, les cultivateurs trouvent à écouler avantageusement leurs produits à la ferme, ne les apportant plus au marché. Les Massylvains se plaignent de ne rien trouver, les marchés n’étant jamais approvisionnés. Aussi, ils sont dans l’obligation, à l’exemple du personnel du camp, de rechercher à la campagne les produits dont ils ont besoin, en les payant à des prix bien supérieurs à ceux fixés par les règlements. 

La population de Masseube et des environs n’a pas tardé à être renseignée sur le mauvais ravitaillement des hébergés et sur la situation pénible dans laquelle ils se débattent. Ce camp est ainsi l’objet de nombreux commentaires généralement défavorables au gouvernement dont on critique et l’action personnelle des dirigeants du camp et l’organisation générale de ces centres. Les saisies pratiquées par l’Infirmière chef sont nettement réprouvées. 

Le Commissaire de Police, 

(Signé illisible)