A.D. Gers 1W592 

Copie du courrier adressé par le Rabbin Sommer au Chef de Centre.

L’Aumônier Israélite
R. SOMMER
Aumônier-délégué de la région administrative de Toulouse 

Recommandé 

A Monsieur Bernard Pérard Chef du Centre
Masseube
–Gers. 

Montauban, le 20 Septembre 1944  Bas-Pays 

Monsieur, 

Mon ami, Monsieur Max Stein, Président du Comité social de Masseube, me fait connaître par sa lettre du 10 Septembre que mes lettres des 3 et 4 courant n’ont pas eu l’heur de vous convenir et que, estimant que je me mêle de ce qui ne me concerne pas, vous avez l’intention de ne pas me répondre. 

Votre attitude appelle de ma part une mise au point que j’ai l’honneur de dresser ci-après : 

Il serait fâcheux, Monsieur, que vous prissiez pour de la bêtise ou de l’indifférence ce qui n’a été de ma part que dédain et pardon des offenses, mais si j’ai estimé qu’un ministre du culte ne doit pas songer à la vengeance et qu’il ne m’appartenait pas de faire connaître vos agissements à la Justice de la République française, il ne faudrait pas en déduire que j’ai perdu le souvenir de votre conduite. 

Au cours de vos 15 mois de direction du Centre de Masseube, vous avez systématiquement négligé les devoirs de votre charge. Vous avez préféré passer vos journées à la pêche à la ligne au lieu de vous consacrer à votre fonction, c. à d. à faire le possible et l’impossible pour que vos hébergés mangeassent à leur faim et vécussent dans des conditions normales. 

A Masseube, les hébergés ont eu tous les inconvénients des Camps à commencer par la privation de liberté sans en avoir les avantages, à commencer par les 400 grammes de pain. 

Si je n’étais pas intervenu à dix reprises, les hébergés n’auraient pas encore aujourd’hui la carte de textile. Si l’UGIF, si les Quakers, si l’Aumônerie générale israélite n’avaient pas adressé aux malheureux des secours et des colis dont la valeur en ces derniers mois a dépassé un million de francs, ce ne sont pas 19 hébergés qui seraient morts mais probablement la totalité. Voilà ce que vous appelez service social. 

Vous avez fait davantage encore. Vous rappelez-vous qu’à une malheureuse qui vous demandait de lui acheter du pain parce qu’elle avait faim vous avez compté ce pain à raison de 60 francs le kilo ? (vous avez poussé le cynisme jusqu’à lui établir son compte sur du papier à entête du Centre.) Vous rappelez-vous qu’ayant un jour besoin d’une valise pour votre compte personnel vous avez dérobé une excellente valise d’un hébergé décédé et l’avez remplacée  par un emballage crasseux ? Vous rappelez-vous lorsque vous avez acheté pour votre compte des produits pharmaceutiques que vous avez fait payer sur la note de pharmacie de l’UGIF ? Vous rappelez-vous … non, il y en aurait trop, mon dossier est trop volumineux ! 

Il n’est pas étonnant que la réputation de Masseube se soit répandue dans la région et lorsqu’il y a quelques semaines les F.F.I. se sont rendus en votre centre ils avaient l’intention de vous appliquer un traitement semblable à celui de vos estimées collègues, Mademoiselle S. et Madame D., mais sachez, Monsieur, que vous avez dû votre salut uniquement à la générosité de Monsieur Stein. Lui et moi tenions à vous montrer que les israélites ne connaissent pas la vengeance. Nous pensions que vous auriez tiré la leçon des événements et vous comporteriez à l’avenir de manière correcte. 

Je viens pour la dernière fois, vous demander si telle est votre intention. Je vous prierais en ce cas de répondre par retour du courrier à mes lettres des 3 et 4 courant, de rechercher à l’hôpital d’Auch Mesdames Weil, Geismar et Jacobs comme vous me l’avez formellement promis au cours de notre entretien du 30 août ainsi que Mme. Dreyfuss-Hirsch dont le médecin-chef de l’hôpital psychiatrique vient de m’informer par sa lettre du 13 courant qu’elle pouvait maintenant sortir de l’établissement pour être redirigée sur Masseube. Je vous prierai également d’écrire aux Quakers comme je vous l’ai demandé. Je vous prierai enfin d’avoir désormais l’attitude correcte qui s’impose et d’obtenir en faveur des malheureux hébergés de Masseube les modestes avantages qui font l’objet de la note que j’ai rédigée et que vous avez signée en date du 31 août. 

Si vous voulez agir ainsi, c’est bien. Si vous me répondez par un refus ou si vous ne me répondez pas, je serais alors contraint de tirer les conséquences de votre attitude. Je le ferai sans retard et sans faiblesse. 

Croyez, Monsieur, à l’assurance de mes sentiments distingués 

Signé : R. Sommer 

Copie transmise à Mr. L’Aumônier Général
Copie transmise à Mr. Max Stein. ajout manuel :  « hébergé au centre » 

Pour copie conforme

Le Chef de Centre

Signé : Pérard