A.D. Gers 1W593

GENDARMERIE NATIONALE
Légion de Gascogne
Compagnie du Gers
Brigade de Masseube

N° 13 du 10 Janvier 1944

PROCES-VERBAL relatant des renseignements sur un mitraillage par avion du camp d’hébergement des Israélites de Masseube. (Gers)

3 expédition.

Vu et transmis par le Capitaine Dorat Cdt la Section
à M. le Sous-Préfet à Mirande
le 14 Janvier 1944

Ce jourd’hui dix Janvier mil neuf cent - quarante quatre, à vingt-une heure trente,

Nous soussignés FOURCADE (Etienne) Adjudant et BOUSQUET (Guillaume)

gendarme à la résidence de Masseube, département du Gers, revêtus de notre uniforme et conformément aux ordres de nos chefs, étant à notre caserne, avons entendu le bruit de fortes explosions semblant provenir du Sud-Ouest de la Ville de Masseube. Quelques secondes plus tard, nous avons perçu un ronflement d’avion prenant la direction du Nord-Est. Une patrouille ayant été immédiatement organisée, nous nous sommes dirigés vers le camp d’hébergement des Israélites (distant de 200 mètres environ de l’agglomération) – d’où partaient des cris de frayeur et d’épouvante. Effectivement, nous y avons trouvé un désordre indescriptible ; des personnes s’enfuyaient de tous côtés, en proie à une grande terreur.
Nous avons aussitôt pris les mesures de surveillance nécessaires pour empêcher les évasions de se produire ; puis nous avons pénétré à l’intérieur des baraques d’où s’échappaient des cris et des plaintes. Ainsi, nous nous sommes rendus compte (sic) que le camp venait d’être mitraillé à très basse altitude par un avion dont la nationalité n’avait pu être déterminée. A la baraque N°7 nous avons trouvé deux blessés graves et deux blessés légers. De multiples éclats de vitres et de bois fracassé gisaient épars sur le sol. Le plafond avait été percé en plusieurs endroits par des projectiles. – Le matériel de literie avait été également endommagé. De larges flaques de sang couvraient le plancher. Les deux femmes grièvement blessées étaient soignées par le Docteur JOKEL, israélite, hébergé au camp. – A la baraque 10, nous avons trouvé une femme grièvement blessée à la jambe qui recevait des soins du personnel sanitaire du camp. Au plafond nous avons remarqué le passage de plusieurs obus de petit calibre ; les parois de la baraque sont criblées de balles de mitrailleuses. Le plus grand désordre règne dans cette baraque : certaines couvertures sont criblées de balles ; les seaux et matériels divers sont perforés. – Sur les 16 baraques composant le camp, 14 ont été traversées par des projectiles : balles, obus de petit calibre, grenades. – De multiples éclats couvrent le sol. –
– Après avoir donné les premiers soins aux blessés, Mr. Le Docteur SAILHAN, Président de la Délégation Spéciale de Masseube, prescrivit l’hospitalisation des 3 blessés graves. – Ils furent immédiatement transportés à l’hôpital d’Auch. –

Le 11 Janvier 1944, l’Adjudant FOURCADE et le gendarme BOUSQUET continuant l’enquête en présence du Capitaine Commandant la Section arrivé sur les lieux, ont recueilli les déclarations suivantes sur les circonstances et les conséquences des faits ;

1° /– Monsieur PERARD (Bernard) – 26 ans, Directeur du camp d’Hébergement de Masseube (Gers), nous a déclaré à huit heures :

« Le 10 janvier 1944, à vingt-une heure quinze, je me trouvais à la popote du camp (baraque n° 12) – en compagnie de Madame PERARD et de Monsieur HERIVAU, Jean. Nous avons entendu un bruit de moteur d’avion ; Mr. HERIVAU est sorti aussitôt et a remarqué qu’un avion survolait le camp à basse altitude, en direction du Sud-Ouest, tous feux éteints.
– Intrigués, ma femme et moi, nous précipitâmes à la fenêtre et nous aperçûmes l’avion. – Peu de temps s’était écoulé (3 minutes environ) – et, de nouveau, le bruit de l’appareil se fit entendre. –Ma femme qui désirait le voir de l’extérieur se dirigea vers la porte.
– Monsieur HERIVAU était déjà dehors et Madame PERARD sur le point de sortir, quand une lueur apparut au dessus des baraquements se trouvant à l’extrémité sud, suivie d’un violent crépitement sur les toits voisins. – Nous nous jetâmes à terre échappant miraculeusement tous trois aux rafales de balles et d’obus de petit calibre qui criblèrent d’éclats le local dans lequel nous nous trouvions. – Ceci dura quelques secondes. – Nous nous précipitâmes ensuite dans les baraques où régnait la plus grande confusion. – Après m’être rendu compte qu’il y avait des blessés parmi les hébergés, je téléphonai au Docteur SAILHAN, médecin conventionné du Centre. – Madame PERARD, assistée du Docteur JOKEL, hébergé, procédèrent aux soins d’urgence. – La liste des hébergés blessés est la suivante :

1°/ - Blessés grièvement et transportés à l’hôpital d’Auch :
     a)
 – STEINER (Régine) – née le 13 avril 1877 à Vienne, israélite de nationalité allemande, grièvement blessée à la tête,
     b)
 – MANN (Ida) – née Kohn, née le 1er Février 1876 à WORMS, de nationalité allemande, israélite, grièvement blessée aux poumons.
     c)
 – GOLDSCHMIDT (Erna) – née KLEIN, née le 15 Janvier 1873 à Charlottenbach (Allemagne) – israélite, de nationalité allemande, grièvement blessée à la jambe (amputée) –

2°/ - Blessés légers transportés à l’Infirmerie du camp :
     a)
 – HARBURGER, née Mayer, Frieda, née le 12 Juin 1874 à Konstanz (Allemagne) – israélite, de nationalité allemande.
     b)
 – KAHN (Kamilia) – née le 7 mai 1896 à THALFAUG (sic) (Allemagne) – israélite, de nationalité allemande, blessée à la fesse.
     c)
 – HEIDEMANN (sic), née Klara, Stern, née le 31-10-1867 à OBERSTEIN (Allemagne) – légère blessure à la tête.

– Les consignes passées par l’Intérieur au représentant venu à Masseube pour la passation du camp de Masseube (ministère de l’Intérieur) – au Centre d’Accueil du Service Social des Etrangers (ministère du Travail) – étaient telles que la signalisation du camp devait se faire par l’éclairage, la nuit. – C’est pour cette raison que le camp était éclairé lors de l’attaque aérienne. – Les autres camps sont éclairés la nuit. – Le service de Défense Passive les prévient en cas d’alerte.

– Sur 16 baraques, 14 ont été atteintes par les projectiles. »

– Lecture faite, persiste et signe.

2°/ – Monsieur DOUCET (Honoré) – 77 ans, pâtissier à Masseube (Gers) - :

« Le 10 Janvier 1944, vers 21 heures 15, j’étais occupé à préparer une infusion lorsque j’entendis un bruit de moteur d’avion semblant provenir d’un appareil volant à très basse altitude. – Environ cinq minutes après, j’entendis de violentes détonations et un projectile perça la cloison de ma cuisine. – Traversant cette pièce, il alla s’écraser contre la cloison opposée.
Je sortis après le passage de l’avion et je compris, grâce à la grande confusion qui régnait dans le camp, que le centre d’hébergement venait d’être atteint par un avion inconnu.
Un deuxième obus pénétra dans ma chambre à coucher traversant la cloison. – Il enleva la grille soutenant les rideaux de la fenêtre.
J’estime les dégâts qui m’ont été causés à la somme de trois cents francs environ. »

Lecture faite, persiste et signe. –

3°/ – Monsieur SAILHAN (Maurice) – 40 ans, Docteur en médecine, Président de la Délégation Spéciale de Masseube (Gers) :

« Le 10 Janvier 1944, vers 22 heures, j’ai été appelé par Mr. Le Directeur du Camp de Masseube qui m’a annoncé que le camp venait d’être mitraillé et qu’il y avait des blessés. Je n’avais, de chez moi, perçu que les deux passages de l’avion.
– Je me suis rendu sur les lieux où j’ai examiné 5 blessés : trois blessés légers que j’ai soignés sur place, trois blessés graves que j’ai évacués sur l’hôpital d’Auch.
– Quelques maisons de Masseube ont été touchées. – il n’y a que des dégâts matériels. »

Lecture faite, persiste et signe.

– Les recherches effectuées dans le camp et aux alentours en vue de retrouver des douilles ou autres objets nous permettant d’identifier l’avion mitrailleur sont restées infructueuses. – Nous avons seulement découvert des balles de mitrailleuses de 8 mm en métal blanc. – Sur un éclat provenant de l’extrémité cuivrée d’un obus, nous avons relevé les inscriptions suivantes :
LOT-2-50424-278 (manque la suite de ce dernier numéro)
Au dessous du mot LOT se trouve le « N° 253 » – Il manque également la suite de ce dernier numéro. – 
– Le mitraillage a eu lieu à 21 h. 15. – L’ordre d’extinction a été reçu par la brigade à 21 h. 30.
– Aucun autre renseignement n’a pu être recueilli.

En foi de quoi nous avons dressé le présent procès-verbal en quatre expéditions destinées : = la première à Monsieur le Préfet du Gers à Auch, la deuxième au Colonel, Commandant la gendarmerie de Gascogne ; la troisième à M. le Sous/Préfet à Mirande, la quatrième aux archives.

Fait et clos à Masseube, le onze Janvier Mil-neuf-cent – quarante-quatre.-

Signé : Bousquet et Fourcade